Les « petites lettres » de la directive de Barack Obama sur Cuba › CUBA VS BLOCUS › Granma - Official voice of the PCC
ORGANE OFFICIEL DU COMITÉ CENTRAL DU PARTI COMMUNISTE CUBAIN
La réouverture de l'ambassade de Cuba aux États-Unis a été l'une des avancées de ces 22 derniers mois. Photo: ACNUR

APRÈS des décennies de documents secrets qui dissimulaient des sabotages et des plans de déstabilisation, la nouvelle directive du président Barack Obama sur la politique envers Cuba a été rendue publique le vendredi 14 octobre.

Le président des États-Unis a déclaré que le document a une approche intégrale, qu’il concerne toutes les instances du gouvernement et qu’il a pour objectif de « rendre irréversibles les transformations de ces deux dernières années ».

« Il favorise la transparence en indiquant clairement nos politiques et nos intentions », a-t-il ajouté.

La conseillère à la Sécurité nationale, Susan Rice, est allée encore plus loin en reconnaissant que par le passé, il y eut des « plans secrets contre Cuba », mais que désormais ils avaient décidé de rendre publiques les directives exécutives concernant les relations avec la plus grande des Antilles.

Le diable, comme dit le proverbe, est dans les détails. Sous un langage technocratique et les néologismes typiques de la diplomatie, le texte camoufle nombre des contradictions qui persistent entre les deux voisins.

Depuis les annonces du 17 décembre 2014, les autorités nord-américaines ont déclaré à plusieurs reprises et de différentes manières que « les méthodes changeaient, mais pas les objectifs ».

« Nous reconnaissons la souveraineté et l'autodétermination de Cuba » précise la directive signée par Obama lui-même, après avoir qualifié les agissements de ce dernier demi-siècle de « politique obsolète qui a échoué à faire avancer les intérêts des États-Unis ».

« Nous ne tentons pas d’imposer un changement de régime à Cuba. Par contre, nous faisons la promotion des valeurs que nous soutenons partout dans le monde, tout en respectant le fait qu’il revient au peuple cubain de prendre ses propres décisions quant à son avenir », peut-on lire dans un autre paragraphe du document.

Or, le discours de Susan Rice au Woodrow Wilson Center, à Washington, et son échange ultérieur avec la presse, prouve par son ton et son contenu que les aspirations à promouvoir des changements dans l'ordre politique, économique et social choisi par les Cubains en 1959, n’ont pas encore disparues.

La très influente conseillère à la Sécurité nationale justifie le changement de politique actuel avec l'argument selon lequel les États-Unis ne pouvaient pas « rester assis à attendre » que Cuba change, sans s'impliquer dans la question.

Elle a également déclaré que Washington « était intéressée » par les changements en cours sur l'île qui, selon elle, sont le fruit du rapprochement entre les deux pays depuis le rétablissement des relations diplomatiques.

« Nous voulons entretenir des relations honnêtes avec le peuple cubain », a ajouté Rice, qui a affirmé que les programmes dits de « promotion de la démocratie» à Cuba seront plus « transparents ».

Sous cette étiquette, les États-Unis dissimulent les projets de changement de régime, auxquels ils destinent des millions de dollars depuis des décennies, sans pour autant avoir atteint leurs objectifs.

La directive contient des termes presque identiques dans les indications finales adressées aux différentes instances du gouvernement, en particulier à l'Agence des États-Unis pour le développement international (USAID), qui est dans le collimateur de plusieurs pays du monde pour ses agissements subversifs, et qui à Cuba était derrière des opérations, comme ZunZuneo, le réseau alternatif de messages destinés à créer une base opérationnelle dans le milieu de la jeunesse à des fin de déstabilisation.

« L’USAID dirigera conjointement avec le Département d'État les efforts pour garantir que les programmes démocratiques soient transparents et conformes aux programmes mis en œuvre dans d'autres sociétés semblables », explique le document, comme si le simple fait que ces programmes soient transparents les rendait automatiquement acceptables pour Cuba, sans que leur nature subversive ait été changée.

Au-delà de l'obscurité qui entoure l'expression « autres sociétés semblables » et en supposant que Cuba ne soit pas le seul pays où Washington investit de l'argent pour tenter d'influer sur les décisions des peuples souverains qui ne répondent pas à leurs intérêts, plusieurs questions se posent : En quoi consiste rendre ces programmes « transparents »? Qu’ils soient « transparents » les rend-il moins subversifs?

Des exemples récents, comme l’affaire des bourses de l'organisation World Learning pour des cours d'été, attribuées discrètement et à l’insu des autorités cubaines, illustrent clairement les intérêts profonds de ces programmes subventionnés par l'USAID, dans le plus pur style des « révolutions de couleur ».

La directive reconnaît que ces opérations affectent le processus de normalisation des relations, mais ne donne aucune indication sur la volonté de les modifier, ni de modifier d'autres aspects qui minent les relations entre nos deux pays : « Nous prévoyons que le gouvernement cubain continuera à s’opposer aux politiques et aux opérations étasuniennes concernant l’immigration, ainsi qu’aux programmes de démocratie, Radio et TV Marti, à la présence des États-Unis sur la base navale de Guantanamo et à l'embargo (blocus). »

« Le gouvernement des États-Unis n’a pas l'intention de modifier le contrat de location en vigueur, ni d'autres dispositions connexes liées à la Base navale de Guantanamo, qui permet aux États-Unis d’améliorer et de protéger la sécurité nationale », signale le texte à propos de l'un des points qui constitue une revendication souveraine du peuple cubain concernant une partie de son territoire illégalement occupée, un aspect essentiel, sans la solution duquel il ne peut y avoir de relations normales entre les deux pays.

À QUEL PEUPLE CUBAIN PRÊTEND-ON BÉNÉFICIER?

« L'objectif de la nouvelle politique est d'aider le peuple cubain à construire un avenir meilleur », signale la nouvelle directive présidentielle. Or, il est évident que la majeure partie des changements que la Maison-Blanche a encouragés depuis le 17 décembre 2014 sont destinées à un secteur très spécifique de la population cubaine et non dans l’intérêt de la majorité.

Parmi les résultats que les États-Unis prétendent atteindre à long terme à travers la modification de leur politique envers Cuba figure « le développement d'un secteur privé qui offre de plus grandes possibilités économiques au peuple ».

« Tant que l'embargo (blocus) restera en place, notre rôle sera de mettre en œuvre des politiques qui permettent l’interaction du secteur privé des États-Unis avec le secteur privé émergent à Cuba et avec des entreprises d’État qui fournissent des biens et des services à la population cubaine », explique la directive.

Le modèle économique cubain, dont la mise à jour a été soumise à la consultation populaire à plusieurs reprises, reconnaît le secteur non étatique comme une source d'emploi et un complément au développement économique du pays. Or, la propriété sociale des moyens de production de base et l'entreprise d'État socialiste sont les clés du présent et de l'avenir prospère et durable auquel aspirent les Cubains.

La dirigeante étasunienne escamote dans son concept de peuple, trois Cubains sur quatre : ceux qui travaillent dans le secteur public et qui ne bénéficient de pratiquement aucune des transformations actuelles.

La persistance du blocus constitue de toute évidence le principal obstacle au commerce et à la normalisation des relations économiques, cependant l’intentionnalité est claire : donner la priorité au secteur privé sur le public (majoritaire à Cuba) à des fins politiques visant à créer des divisions dans le pays. La dirigeante se contredit quand elle affirme, dans le paragraphe Panorama stratégique que Cuba dispose d’« un potentiel économique important enraciné dans le dynamisme de son peuple, ainsi qu’un engagement soutenu dans des domaines tels que l'éducation et la santé ».

Pendant plus d'un demi-siècle, le capital privé n'est pas entré dans une école ni dans un hôpital cubain, alors que Washington n’hésite pas à reconnaître ces deux secteurs comme des bastions stratégiques de l'avenir du pays.

DES MESURES SUR LA BONNE VOIE MAIS LIMITÉES

La dernière série de mesures des Départements du Commerce et du Trésor, qui ont accompagné la publication de la directive, vont dans le même sens que les précédentes, mais leur portée est limitée, sélective et intentionnelle.

Même si pour la première fois l’importation aux États-Unis de produits pharmaceutiques et biotechnologiques cubains – au bénéfice sans aucun doute de leur propre population qui pourra accéder à des traitements comme l’Heberprot-P, pour le traitement de l'ulcère du pied diabétique –, l’interdiction de créer des entreprises mixtes dans ce secteur pour le développement et la commercialisation de ces produits reste en vigueur.

L'ouverture dans ce domaine est la preuve des vastes facultés exécutives que conserve le président nord-américain pour modifier certains aspects importants de l’application du blocus, qui continue à restreindre les exportations de la majorité des produits cubains sur le marché de ce pays voisin, le plus important du monde.

La plupart des mesures sont destinées à élargir la portée des transactions déjà autorisées dans les séries de mesures précédentes, ce qui témoigne de leur portée limitée.

L’interdiction des investissements des États-Unis à Cuba est maintenue, sauf dans le secteur des télécommunications, lesquels ont été approuvés depuis le début de 2015.

Aucune information ne permettrait de dissiper les doutes de la communauté internationale quant à la traque financière à laquelle Cuba est soumise et dont les effets d’intimidation empêchent encore les dépôts en espèces ou les paiements effectués à des tiers en dollars américains.

La vérité, c’est qu’en dépit de l'appel au Congrès à lever le blocus, la majeure partie des politiques d'agression des États-Unis reste en vigueur, entraînant des milliards de pertes pour Cuba, et empêche l'application des mesures du gouvernement Obama.

Or, le président des États-Unis est loin d'avoir épuisé ses prérogatives exécutives pour permettre la mise en œuvre effective des mesures qu’il a adoptées et contribuer de manière décisive à la suppression du blocus.

Cependant, on ne saurait ignorer les avancées historiques de ces 22 derniers mois. Les relations diplomatiques ont été rétablies et les ambassades ont rouvert dans les pays respectifs. Six secrétaires du gouvernement des États-Unis ont visité La Havane et quatre ministres cubains se sont rendus aux États-Unis. Obama est devenu le premier président étasunien à visiter Cuba depuis 1928.

Une Commission bilatérale a été créée pour examiner les questions prioritaires et des accords ont été conclus en matière de protection environnementale, sanctuaires marins, santé publique et recherche biomédicale, agriculture, lutte contre le trafic de drogue, sécurité des voyageurs et du commerce, aviation civile, courrier postal et hydrographie. Des pourparlers ont démarré sur la coopération dans l'application et le respect de la Loi, les questions régulatrices, économiques et les réclamations, entre autres.

La liste des progrès entre les deux pays n’est pas insignifiante, si l’on sait qu’il y a deux ans ils ne disposaient pas de la moindre relation diplomatique. Cependant, le chemin qui reste à parcourir est encore long pour parvenir à une relation civilisée entre des pays voisins qui sont séparés par 90 miles marins, mais surtout par deux siècles d'histoire convulsive bilatérale.

Au-delà d’une directive rédigée comme s'il n’y avait aucun problème entre les deux pays, ce qui pourrait générer de fausses attentes, le moment actuel exige une réelle volonté politique pour mener à bien les changements en s’abstenant une fois pour toute de manier aussi bien la carotte que le bâton.