ORGANE OFFICIEL DU COMITÉ CENTRAL DU PARTI COMMUNISTE CUBAIN

ZORAIDA Montaño n’est plus chez elle. Depuis près de 20 ans sa maison est devenue celle des couverts, la maison où viennent chaque année des milliers de Cubains et d’étrangers pour admirer des objets d’orfèvrerie. « On ne peut pas tourner le dos à ses enfants. Il faut les aider. J'aime que tous ces gens viennent nous voir constamment et que tous ceux qui en aient envie entrent chez nous », nous affirme la vieille femme.

Lorsque l’on rentre dans cette maison, on comprend pourquoi cela ne l’a pas gêné que son fils, Victor Rafael Blanco, ait décidé en 1998 de transformer sa maison en présentoir d’œuvres réalisées à partir de cuillères, de couteaux, de fourchettes et de toutes sortes d'ustensiles de cuisine. En fait, cela ne l’a pas dérangé que dans sa maison, située dans le centre de la ville de Ciego de Avila, son fils installe un atelier d’orfèvrerie dans la cour et une galerie d'art dans la salle de séjour.

Debout dans la cuisine, elle me confie : « Je ne comprends pas l’anglais, ma fille. Parfois, les touristes me parlent et j’acquiesce sans savoir ce qu'ils me disent, jusqu'à ce que quelqu'un me l’explique. Ce que je sais, c’est que les gens aiment beaucoup venir ici pour voir le groupe Pauyet, qui est un symbole de la culture cubaine ».

On se croirait revenu au temps de l'« Histoire de la cuillère et de la fourchette », racontée aux enfants par José Marti dans sa revue L’Âge d'or. Il semble que dans la cour de Zoraida Montaño, où trône une étagère pleine de tortues et de plantes, « on est dans les entrailles de la terre, là-bas où se retrouvent le feu et la mer ».

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C’est là que le maillechort – un alliage de zinc, cuivre et nickel, mis au point en 1819 par les Français Maillot et Chorier – est fondu dans un four. Ce métal blanc conçu pour imiter l’argent, est utilisé pour ses propriétés mécaniques : il est malléable et ductile, se travaille à température ambiante et résiste à la corrosion.

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Ce fut justement le maillechort qui marqua les débuts du groupe Pauyet dans la maison de Zoraida Montaño. Dans la religion Yoruba, largement enracinée dans les Grandes Antilles, Pauyet est un mot d'origine africaine, qui signifie « la main à la canne d’argent », qui est un attribut de la divinité afro-cubaine Obatala.

« L’un des fondateurs, qui pratiquait le religion des orishas (divinités yoruba afro-cubaines), a choisi le nom parce que le maillechort ressemble à l'argent », explique Raudel Ruiz, qui travaille à Pauyet depuis 7 ans. Pour Raul, qui est également membre de l'Association cubaine des artisans et des artistes (ACAA), il n'y avait pas de meilleur nom pour cette entreprise qui fabrique des petites sculptures en utilisant comme matière première des couverts en maillechort.

Dès le début, le groupe Pauyet s’est proposé d’innover. Il a voulu associer l’utile au beau dans une seule pièce. Il a mis tout le talent de plusieurs générations d'artistes (le plus souvent des autodidactes) pour que son projet soit connu à Cuba et à l’étranger. Résultat : il compte plus de 55 expositions dans des pays comme le Brésil, l'Argentine, le Portugal, l'Espagne, le Canada, l’Italie, où il a ouvert une galerie pendant deux ans, et en Russie, où il a participé en 2012 au festival traditionnel des Nuits blanches.

« Nous sommes une dizaine de travailleurs, dont un seul professeur d'art, avec une formation spécialisée. Les autres, la plupart des jeunes, sont autodidactes. Pauyet est devenu une école d'artistes, des artistes qui ont laissé leur trace dans le groupe et qui s’adonnent aujourd’hui à leur œuvre personnelle », poursuit l'artisan.

Selon Ruiz : « Tous ceux qui ont travaillé à Pauyet ont laissé une empreinte. Leurs créations sont reproduites encore parce qu'elles font partie du groupe. Toute création ayant une valeur esthétique perdure dans le temps. De plus, chaque artisan du groupe peut exposer individuellement. Nous respectons aussi bien le travail individuel que le collectif ».

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L'acier ayant remplacé le maillechort et ce type de couverts ne se fabriquant pratiquement plus, la matière première nous est fournie principalement par des personnes qui la collectent dans tout le pays pour nous la vendre.

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Par ailleurs, Pauyet reçoit des dons abondants de ses visiteurs. Il a développé une nouvelle ligne de bijoux qui utilise surtout le corail noir et les coquilles d’ormeaux. « Certains clients viennent pour la première fois, ils voient le travail que nous faisons, et l'année suivante, ils reviennent, même d'Angleterre, avec un sac à dos rempli de couverts en maillechort. Il n'y a pas de geste plus beau que celui-ci », souligne Ruiz.

Et d’ajouter : « Nous tenons un contrôle précis de la matière première, de ce que nous utilisons et achetons chaque mois. L’équilibre est parfait. Nous ne craignons pas qu’elle s’épuise. Avec ce que nous possédons et au rythme de production, nous disposons de couverts pour encore sept ou huit ans de travail. L’avenir de Pauyet dépend de l'humain, et non du matériel. »

Pour de nombreux spécialistes, le projet est plus qu'une maison-atelier-galerie, c’est un centre culturel, un témoignage de ce que l’orfèvrerie antillaise du 21e siècle offre de meilleur, une entreprise reconnue sur le plan social et institutionnel.

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L’atelier Pauyet, qui permet un échange direct avec les créateurs, l’observation du processus de fabrication de l’objet et l'acquisition de pièces uniques, dans une maison familiale cubaine, se révèle également comme une attraction touristique visitée par presque toutes les excursions en provenance de Jardines del Rey, au nord de Ciego de Avila.

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« Nous recevons des touristes en provenance notamment du Canada et du Royaume-Uni. En haute saison, il y a des Russes, des Polonais et des Français, tandis que de nombreux clients arrivent d'autres régions touristiques de Cuba, en particulier les étrangers qui préfèrent la modalité de circuit et qui sont sur la route de Trinidad ou de Camagüey », indique Raul à Granma international.

La durée du processus de fabrication d'une pièce dépend de sa complexité et de la dextérité de l’artisan. « La gamme de goûts est très vaste et c’est dans ce sens que nous travaillons. Cependant, les pièces plus demandées les voitures et les motos, les oiseaux, les chevaux, qui sont des symboles de force et de rébellion, et bien sûr, toutes les pièces que l’on peut offrit à une femme », précise Ruiz.

Par ailleurs, ajoute-t-il, nous travaillons sur commande. « Nous n’avions jamais fait de porc, par exemple, mais un paysan est venu pour commander un porc pour son père. Puis des Canadiens, qui se consacraient à l'élevage des porcs, ont apprécié la pièce, qui pour nous était des plus simples. »

Ainsi, le groupe Pauyet vend également ses œuvres dans plusieurs galeries de La Havane, dans certains Fonds cubain des biens culturels, situés dans d’importantes destinations touristiques et dans une boutique que lui a attribuée cette même institution dans la municipalité de Moron (Ciego de Avila). Il a aussi fabriqué la statuette de nombreux prix, parmi lesquels celui du Tournoi international de pêche au marlin et du concours Cubadisco.

En 2014, le groupe a participé pour la première fois à un Festival d'art aux États-Unis. « Parmi plus de 500 artistes en compétition, le groupe a remporté le deuxième prix dans la catégorie sculpture pour une série Le Don Quichotte », se souvient Raudel Ruiz.

Avec deux récompenses à la Foire Internationale d'artisanat qui a lieu chaque année à Cuba, la nomination en 2006 au prix de l'Artisanat de l’Unesco, le sceau de la Maîtrise artisanale et le prix Mains, la plus haute distinction décernée par l'ACAA, l’entreprise fondée par Rafael Blanco se sent largement récompensée.

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« Comme vêtues d'argent », comme le dirait José Marti, les œuvres sont exposées dans le jardin de Zoraida Montaño. Autrefois couverts, elles expriment le plus authentique de l'imagination humaine. C’est alors qu’elles s’installent dans le souvenirs de ceux qui aiment être surpris.