ORGANE OFFICIEL DU COMITÉ CENTRAL DU PARTI COMMUNISTE CUBAIN
Dr Jorge Gonzalez Pérez, responsable de l’équipe d’experts chargée de la recherche et de l’identification du groupe de guérilleros commandés par Ernesto Che Guevara en Bolivie. Photo: Ismael Batista

VILLA CLARA.— L’ARRIVÉE, le 12 juillet 1997, des restes du Guérillero héroïque et de quatre de ses compagnons d’armes tombés à ses côtés, a été considérée comme le fruit d’une véritable prouesse de la science cubaine par le Dr Jorge Gonzalez Pérez, responsable de l’équipe d’experts chargée de la recherche et de l’identification du groupe de guérilleros commandés par Ernesto Che Guevara en Bolivie.

Ce fut le résultat d’une intégration exemplaire entre la recherche historique, la sociologie et d’autres sciences sociales, ainsi que de l’importante contribution d’autres disciplines comme la géologie, la géodésie, la géochimie et la cartographie, mais aussi l’informatique, la botanique, l’agrologie, la géophysique et la médecine légale, en utilisant les techniques moléculaires les plus modernes et l’anthropologie physique, sans lesquelles il aurait été impossible de mener à bien cette mission.

Granma international a profité de la présence dans la ville de Santa Clara des docteurs Gonzalez Pérez et Maria del Carmen Ariet Garcia – protagonistes exceptionnels de ces journées – au colloque « Le retour du Che et de ses compagnons, 20 ans après », organisé par le Mémorial Ernesto Che Guevara, pour leur demander d’évoquer des souvenirs de cette épopée.

Dr Gonzalez, quand les recherches ont-elles démarré ?

Les premières démarches effectuées par Cuba pour trouver et rapatrier les restes du Guérillero héroïque ont commencé dès l’annonce de la nouvelle de sa mort. Notre pays a un principe qui nous a été inculqué par Fidel de ne jamais abandonner ses enfants. Prenez le cas de Roberto Roque, un membre de l’expédition du yacht Granma tombé à la mer : Fidel ordonna de poursuivre les recherches tant qu’il y aurait de l’espoir. Autre exemple plus récent : l’Opération Hommage, avec le rapatriement des restes de plus de 2 000 combattants internationalistes cubains, morts en Afrique et dans d’autres parties du monde.

1995 fut une année décisive qui marqua un tournant dans ces recherches. Pourquoi donc ?

1995 est l’année où le général bolivien (r) Mario Vargas Salinas, qui dirigeait l’embuscade de Vado del Yeso, fit d’importantes révélations, ajoute la Dr Maria del Carmen Ariet, en assurant dans une interview pour le journaliste nord-américain Jon Lee Anderson que le Che était enterré à Vallegrande.

« Aussitôt fut créée une commission de travail présidée par le général d’armée Raul Castro, alors deuxième secrétaire du Comité central du Parti, ainsi qu’un groupe exécutif, conduit par le commandant de la Révolution, Ramiro Valdés, chargé de coordonner les travaux de recherche, d’exhumation et d’identification. »

Si j’ai bien compris, la parution l’article de Lee Anderson dans le New York Times a été décisive pour le début des recherches.

On ne saurait enlever le mérite à ce journaliste, ajoute la Dr Ariet Garcia. Le fait que la nouvelle ait paru dans un média aussi important et, de surcroît, signée par un professionnel aussi reconnu, a joué un rôle clé. Au point que, trois jours plus tard et durant l’effervescence internationale suscitée par ces révélations, le président bolivien Gonzalo Sanchez de Lozada signa un décret autorisant à vérifier cette information pour, dans le cas où elle s'avèrerait vraie, rendre les dépouilles aux familles. Les recherches proprement dites ont commencé lorsque le général Vargas Salinas a affirmé ne pas pouvoir indiquer l’endroit précis des inhumations, et en raison de la présence en Bolivie de spécialistes cubains, qui étaient bien résolus à s’acquitter de cette mission.

« Ceci a permis d’apporter un démenti aux nombreuses versions officielles sur le lieu où se trouvait la dépouille du Che. Certaines de ces versions affirmaient que le cadavre du Che avait été incinéré, et ses cendres lancées au-dessus de la jungle depuis un avion, d’autres que ses restes se trouvaient au siège de la CIA à Langley, en Virginie, ou dans une base militaire des États-Unis au Panama, entre autres mensonges.

« Cependant, il est bon de préciser que bien avant la parution de cet article, il existait des présomptions que le Che pouvait être enterré à cet endroit, et même, trois jours plus tôt, le quotidien bolivien La Razon, avait lui aussi publié cette même version ».

Alors, pourquoi ne pas avoir commencé plus tôt les recherches ?

Souvenez-vous que c’était un contexte très différent, ajoute la docteure, avec des gouvernements hostiles à Cuba et une situation internationale beaucoup plus complexe. Par ailleurs, rien ne pouvait être fait sans l’autorisation du gouvernement bolivien. La preuve de ce que j’avance c’est qu’en 1989 le gouvernement de Jaime Paz Zamora empêcha l’entrée sur le territoire bolivien d’un groupe de scientifiques cubains, dont je faisais partie, qui avait pour mission de retrouver les restes du Che.

Comment vous êtes-vous engagés dans cette expédition scientifique ?

Par un matin de novembre 1995, alors que je me rendais à mon travail, j’ai entendu à la radio la nouvelle que le Che avait été enterré à Valllegrande. C’était l’émission Haciendo Radio sur les ondes de Radio Rebelde, qui relayait l’article paru dans le New York Times, raconte le Dr Jorge Gonzalez. Peu de temps après, on m’a téléphoné du ministère de la Santé publique pour me dire qu’un dirigeant de la Révolution voulait me parler. En chemin, je me livrais à une foule de conjectures, me doutant que cet appel avait quelque chose à voir avec le Che. Effectivement, c’était Ramiro Valdés, qui me confia cette mission, en précisant que j’avais trois jours pour tout préparer. C’est ainsi qu’en décembre 1995 je me suis retrouvé en Bolivie.

« Quant à moi, je me trouvais en Argentine, se souvient la Dr Maria del Carmen Ariet, et je fus tout de suite appelée à rejoindre le groupe pour diriger les recherches historiques, entre autres nombreuses tâches qui me furent confiées ».

Quels furent les moments les plus complexes avant la découverte et l’identification des restes ?

Au début tout fut très compliqué. Les zones à fouiller étaient très vastes et comprenaient, en plus de la piste, les terrains attenants, la décharge publique, une pépinière, le cimetière, le siège de l’ancien régiment Pando, l’hôpital, le Rotary Club et le chemin d’Arroyo. Figurez-vous qu’au 31 mars 1996, nous avions creusé plus de 200 fosses. Faute d’une étude historique sérieuse, nous creusions partout où les gens nous disaient qu’il pouvait se trouver, signale le Dr Gonzalez Pérez.

La Dr Ariet se souvient : « Entre avril et octobre de cette même année, nous avons commencé une étape de recherche historique consistant à recouper, vérifier les nombreux témoignages qui subsistaient sur la guérilla. Depuis la mort du Che, treize versions avaient été réunies à Cuba sur les localisations éventuelles du leader guérillero, et, en un peu plus d’une année en Bolivie, nous en avons recueillies plus de 80 différentes. Pour avoir une idée du travail déployé, il suffit de dire que le groupe de Cubains réalisa plus d’un millier d’interviewes, dont 300 se sont avérées précieuses ».

« Un autre moment important, ajoute le Dr Gonzalez Pérez, fut l’arrivée en Bolivie, en décembre 1966, d’une équipe pluridisciplinaire cubaine chargée d’approfondir les recherches scientifiques, qui réalisa des études géologiques jusqu’en mars 1997. Viendrait ensuite la dernière phase de recherche, amorcée en mars de cette même année, à laquelle participèrent également l’archéologue Roberto Rodriguez, l’anthropologue légiste Hector Soto et les géophysiciens Noel Pérez, José Luis Cuevas et Carlos Sacasas, entre autres camarades, qui jouèrent un rôle décisif, car il faut rappeler que les spécialistes argentins étaient repartis dans leur pays depuis mars 1996 ».

Est-ce vrai que la dernière phase fut la plus tendue et la plus délicate pour le groupe d’experts cubains ?

Nous étions engagés dans une course contre la montre, affirme la Dr Maria del Carmen, car Hugo Banzer, le dictateur responsable de tant de morts et de disparitions, avait été élu président de la Bolivie, ce qui représentait un danger pour les recherches. Il pouvait à tout moment, sachant ce qui il était, prendre une décision susceptible de réduire à néant tout le travail accompli par notre groupe.

« Par ailleurs, l’intention de nous désinformer était manifeste. Preuve en est la visite de l’agent de la CIA d’origine cubaine, Félix Rodriguez qui, à l’approche de la découverte des restes, apparut à bord d‘une avionnette à Vallegrande pour situer l’emplacement de la fosse à un lieu opposé à celui où nous faisions nos recherches ».

Qu’avez-vous fait ?

Accélérer les travaux, poursuit le Dr Jorge Gonzalez. La veille de la découverte de la fosse commune où le Che avait été enterré, c’est-à-dire le 27 juin, le chef de la Sûreté de l’État vint sur place pour nous rappeler qu’il nous restait deux jours pour terminer les travaux, ce que nous avons interprété comme un signal positif, et a décuplé nos forces pour achever notre mission.

Que s’est-il passé le 28 juin 1997 ?

C’était un samedi, et nous avions comme référence la version du tractoriste qui avait creusé la fosse où le Che avait été enterré. Comme nous l’avions décidé, nous avons continué les travaux, mais cette fois à l’aide d’une excavatrice appartenant à l’entreprise chargée de la construction du système d’évacuation des eaux de Vallegrande, ce qui nous permettrait de creuser à un mètre et demi de profondeur sur les deux mètres prévus, et ensuite de continuer à la main, se souvient la Dr Ariet Garcia.

« Nous en étions là lorsque, vers 9 heures, les dents de la pelle de l’engin, en creusant dans la fosse, ont accroché la ceinture du Che, qui avait été enterré vêtu de son uniforme, et c’est ainsi qu’apparurent ses ossements ».

Vous avez dû être pétrifiés !

Je vous laisse imaginer mon état !, s’exclame le Dr Gonzalez Pérez. Instinctivement, j’ai crié à l’opérateur : « Stop ! Stop ! » Et sur le champ, j’ai demandé à Hector de descendre dans la fosse où je me trouvais. « Regarde Soto, là, là ! » et je lui indiquai l’endroit où j’avais vu un os. Je lui disais « c’est un radium ! un radium ! », alors que l’anthropologue prétendait, quant à lui, qu’il s’agissait d’un cubitus, car il observait un autre endroit de la fosse commune. Nous allions apprendre par la suite que ces premiers ossements appartenaient au Bolivien Aniceto Reinaga.

À quel moment avez-vous pensé avoir trouvé le Che ?

À la fin, car à ce moment initial on ne savait rien, poursuit le Dr. Au total, nous avons trouvé sept ossements, ce qui coïncidait avec les études historiques. Les ossements du Che furent les deuxièmes ossements trouvés. Dès le début, nous nous sommes doutés que c’était lui parce que c’étaient les seuls qui portaient une veste vert-olive, et ensuite nous avons constaté qu’il n’avait pas de mains.

« Rappelez-vous que nous savions que le seul corps enterré dont les mains avaient été sectionnées était celui du Che. Hector Soto a également apporté une précieuse contribution. Devant les informations selon lesquelles la fosse pouvait être piégée à la dynamite, il a demandé un bistouri et a découpé la toile pour vérifier s’il y avait un os dessous, et il a pu confirmer qu’il s’agissait d’un crâne.

« Ensuite, en continuant l’excavation, il a introduit sa main sous la toile et, palpant avec attention, il a pu sentir les protubérances caractéristiques des arcades sourcilières du Che, et aussi reconnaître l’absence d’une molaire supérieure gauche, ce qui concordait avec sa fiche dentaire. On a aussi découvert, dans une des poches, une petite blague à tabac et, collés à la veste, des résidus du plâtre utilisé pour prendre l’empreinte de son masque mortuaire.

« Tous ces indices permettaient de conclure qu’il s’agissait du chef de la guérilla. Nous avons poursuivi les travaux jusqu’à l’exhumation des sept dépouilles, période durant laquelle nous avons pu compter sur la collaboration des anthropologues argentins, revenus à la demande de Cuba.

« Ce furent des journées très intenses, des moments de très grande tension, au cours desquels pas un seul instant nous n’avons quitté l’emplacement, ni l’hôpital japonais où les ossements avaient été transférés pour leur identification, le 5 juillet. Je peux vous dire que personne ne dormait, veillant aux dépouilles, afin de parer à toute éventualité. Pour pouvoir nous reposer, nous nous sommes organisés pour monter la garde, en nous relevant toutes les deux ou trois heures ».

Qu’avez-vous ressenti au moment précis de la découverte ?

Un immense soulagement, se remémore le Dr Jorge Gonzalez. J’étais abasourdi. Figurez-vous que c’était le couronnement de tant d’efforts ! Le fait de savoir que, du point de vue scientifique, nous avions obtenu un résultat, et le sentiment d’avoir pu contribuer à restituer un pan de l’histoire de notre Patrie et du monde, a été quelque chose de très fort, quelque chose d’indescriptible. Et le fait que cette découverte avait été faite par des femmes et des hommes formés par la Révolution nous réconforta énormément.

Que pouvez-vous dire des restes qui n’ont encore pas été retrouvés ?

À ce jour, 31 des 36 guérilleros disparus ont été retrouvés, explique La Dr Maria del Carmen Ariet. Il manque les dépouilles de Jesus Suarez Gayol, le premier à tomber. Plusieurs tentatives de recherches se sont avérées infructueuses. Nous n’avons pas non plus réussi à localiser la dépouille de Jorge Vazquez Liaña, Loro, dont le corps a été jeté au-dessus de la jungle depuis un avion ; Raul Quispaya Choque, « Raul » dans la guérilla, très difficile à retrouver, car une communauté a été construite là où il a été enterré ; Benjamin Coronado Cordova et Lorgio Vaca Marchetti, morts noyés, ce qui rend les recherches très complexes. Quoi qu’il en soit, jamais nous ne renoncerons à ces recherches. C’est notre position.

« Il y a trois combattant boliviens : Inti Peredo, Antonio Jiménez Tardio et David Adriazola qui, à la demande de leurs familles ont été inhumés dans leur pays », ajoute le Dr Gonzalez Pérez.

Le 12 juillet 1997, l’équipe que vous conduisiez rentrait à Cuba accompagnés des restes du Che et de ses compagnons. Comment avez-vous vécu les retrouvailles de Fidel avec son frère de lutte ?

Même si je n’ai pas pu parler avec Fidel ce jour-là, en raison de la solennité du moment, j’ai pu percevoir la douleur de ces retrouvailles et le souvenir de cette perte. C’était comme s’il revivait les moments vécus aux côtés du Che.