ORGANE OFFICIEL DU COMITÉ CENTRAL DU PARTI COMMUNISTE CUBAIN
Retrouvailles du Che et de Fidel à l’aéroport de Camagüey le 5 janvier 1959. Photo: Archivo

IL s’avère difficile de pouvoir exprimer par de simples mots, lorsque l’on garde au plus profond de soi – presque comme un sanctuaire – le plus appréciés de ces deux hommes extraordinaires, qui m'ont guidée à travers les sentiers mystérieux du savoir. Cela pourrait paraître facile de le refléter en images, cependant, chaque souvenir est porteur d’un fait unique, un témoignage de cette union indestructible qui a vibré entre eux, très complexe à cerner en quelques lignes brèves.

Il est impossible de revenir aux journées de la première rencontre entre le Che et Fidel à Mexico, sans avoir recours à des documents ou à des témoignages qu'ils ont eux-mêmes formulés à un moment donné et qui font désormais partie de l'histoire récente.

Dans les réflexions de Fidel sur ces premiers contacts, on peut apprécier les jugements qu'il porte sur ce jeune homme, arrivé jusqu’à lui par l’intermédiaire de son frère Raul, et avec lequel dès le premier jour de cette rencontre, il resta uni dans la lutte, d'abord à Cuba et plus tard dans la quête de construire un monde meilleur avec d'autres horizons qui s’ouvraient devant eux.

Il reste quelques images de ces journées où ils furent détenus avec un groupe de futurs membres de l’expédition du yacht Granma, au centre de détention de migrants de la rue Miguel Schultz, à Mexico, à partir du 20 juin 1956. Des événements racontés par Fidel, des années plus tard :

« [...] on ressent la présence permanente du Che, pour ce qu'il symbolise, pour son caractère, pour sa conduite, pour ses principes. C'était un grand nombre de qualités vraiment exceptionnelles. Je le connaissais très bien, très bien depuis que je suis entré en contact avec lui au Mexique [...]. »

La similitude des impressions et les qualités sont aussi résumée par le Che dans son livre Passages de la Guerre Révolutionnaire, lorsqu’il écrit : « Certains sont restés en prison 57 jours, comptés l’un après l’autre, avec la menace permanente d'extradition qui pesait sur nos têtes (le commandant Calixto Garcia et moi, nous en sommes témoins). Mais à aucun moment, nous n'avons perdu notre confiance personnelle en Fidel Castro. Il faut dire que Fidel eut certains gestes qui compromettaient son attitude révolutionnaire en privilégiant l'amitié. Je me souviens que je lui ai expliqué spécialement mon cas : un étranger, en situation illégale au Mexique, avec toute une série de charges contre lui. Je lui ai dit qu’en aucun cas la Révolution ne devait s’interrompre à cause de moi, et qu’il pouvait me laisser ; que je comprendrais la situation et que tenterais d’aller combattre là où me l’ordonnerait et que le seul effort à faire était de m’envoyer dans un pays voisin et pas en Argentine.

Je me souviens aussi de la réponse claire et nette de Fidel : « Je ne t'abandonne pas ». Et ce fut le cas, parce qu’il a fallu perdre du temps et un argent précieux pour nous sortir de la prison mexicaine. Ces attitudes personnelles de Fidel envers les gens qu'il apprécie sont la clé du fanatisme qu'il crée autour de lui, auquel s’ajoute une adhésion de principes ... ».

Ensuite, vient la lutte à Cuba pour notre véritable indépendance. Le Che connaissait notre pays à travers Fidel et de cette manière il s’engage à fond pour donner le meilleur de lui-même. C'est Fidel lui-même, avec son génie politique et stratégique, qui comprend mieux que quiconque la valeur de ce jeune homme d'origine argentine, mais cubain par conviction.

Au début, ce furent des journées terribles d’affrontement pour les combattants novices, notamment le combat d'Alegria de Pio, où beaucoup sont tombés et où d'autres furent faits prisonniers. Mais, Fidel était vivant et il allait continuer à guider le reste des hommes, prêts à livrer les batailles indispensables pour obtenir ce que le peuple cubain attendait avec impatience, la liberté définitive. Des paysans et des citadins rejoignent leurs rangs, se nourrissant de l’exemple des premiers et c’est ainsi que se forme l'Armée rebelle.

La Sierra Maestra devient alors la grande école de lutte, y compris le combat contre la corruption, la trahison et la lâcheté de toute sorte, dans laquelle les hommes se décantent et où surgit le plus précieux.

Les occasions où Fidel et le Che durent échanger leurs opinions ne manquent pas. Il existe des documents qui confirment cette anecdote sur la décision à prendre d'attaquer une patrouille ennemie plutôt qu’une caserne, pour le nombre d'armes à prendre, mais aussi en raison de l’importance politique de l’affrontement.

La bataille de El Uvero est un exemple de ce qui vient d’être dit. Pour le Che, cela signifia un pas de plus vers sa maturité de combattant et de médecin, du fait de la confiance que Fidel a vait déposée en lui lorsqu’il lui ordonna d’emmener les blessés, de les soigner et, le plus important, de les défendre contre l'attaque de l'ennemi. Fidel savait qu'il pouvait désormais avoir une parfaite confiance en cet homme.

Suivent des temps difficiles, la lutte se prolonge, le Che est nommé premier commandant de la force combattante. Maintenant, ils se sentent plus forts et ils débattent des stratégies à suivre. Une nouvelle colonne est créée sous le commandement du Che, appelée Colonne N°4 pour leurrer l'ennemi, car en réalité c'était la deuxième puisqu’il n'y en avait pas d'autre organisée. Plus tard, deux nouvelles colonnes partirent pour former de nouveaux Fronts de lutte, le premier, sous les ordres de Raul Castro, constituant le Deuxième Front et le Troisième, dirigé par Juan Almeida.

Dans les archives documentaires du Centre, nous conservons jalousement un document dans lequel le Che fait part de l'idée originale– qu’il partageait avec Raul – de travailler ensemble dans l’avenir dans ce qui serait le Deuxième Front, mais Fidel, qui avait prévu une stratégie supérieure, envoie le Che à Minas de Frio, une école de formation des combattants, car il envisageait déjà d'étendre la lutte à l'ensemble du pays.

C’est l’époque où Fidel décide d'envoyer Camilo, jusqu’alors chef de l'avant-garde de la Colonne N°4, vers les plaines de l’Oriente, en avril 1958. À mon avis, Fidel commence à entrevoir ce que l'Armée rebelle pourrait exécuter à l'extérieur des territoires de la Sierra Maestra, après avoir accompli des exploits décisifs et mis en échec le haut commandement de l'armée de la dictature.

En mai 1958, l'armée ennemie forte 10 000 hommes lance une offensive. Néanmoins, en deux mois et demi, elle est vaincue, et enregistre une perte de 2 000 hommes, entre les morts et les blessés. De l’avis du Che, l'armée « s’en est sortie avec la colonne vertébrale brisée ». Cela permit sans doute d’exécuter la stratégie finale conçue par Fidel, sur trois points clés de la géographie du pays : Santiago de Cuba sous son commandement, l'invasion vers l'ouest, avec le Che jusqu’à Las Villas et Camilo vers Pinar del Rio.

L’avancée de l'invasion se poursuit à partir du 31 août 1958. Fidel et le Che sont séparés momentanément jusqu'à leurs retrouvailles le 5 janvier 1959, à l'aéroport de Camagüey, après le triomphe de la Révolution. Che se rend à bord d’un avion-cargo vers cette province où a lieu le contact avec le « Géant », comme l’appelait Camilo.

À cette époque, le Che était devenu un éminent stratège militaire, qui appliquait ce qu'il avait appris pendant la progression vers Las Villas et grâce aux tactiques utilisées pour conduire la troupe dans la bataille pour la prise de la province, ce qui selon certains calculs, aurait dû prendre un mois et fut exécuté en quelques jours seulement.

Le 7 janvier, eut lieu la deuxième rencontre dans la province de Matanzas, à laquelle je n’assistais pas, mais ce jour-là, j'ai pu faire la connaissance de Fidel, une rencontre inoubliable pour moi.

Après le 8 janvier, jour de l’entrée victorieuse de Fidel à La Havane, de nombreux événements d'une grande importance pour Cuba se déroulent durant des semaines et des mois.

Le 17 mai, la Loi sur la Réforme agraire est signée et le 12 juin, le Che entame son premier voyage à l'étranger, où il a des contacts avec les pays qui formaient le Pacte de Bandung. C'est une tournée très spéciale en raison de son importance stratégique dans la politique étrangère de Cuba, compte tenu de la contribution décisive de ces pays à l'Assemblée générale des Nations Unies, au cas où se produirait une agression menée par des forces opposées à l'exemple que donnait la Cuba révolutionnaire

Durant les premières années de la Révolution, de sérieuses difficultés internes se font jour. En 1961, alors que nous sommes engagés dans l'élimination de l'analphabétisme, des bandits payés par l’ennemi se soulèvent dans certaines régions du territoire national. Ils sont éliminés par le peuple en armes, devenu des soldats endurcis qui se battent pour ne pas se laisser arracher leurs conquêtes. L'unité des forces révolutionnaires a prévalu, associée à la ténacité et au charisme de Fidel, tandis que le Che se distingue évidemment par ses analyses et ses positions critiques.

En 1962, la lutte continue, mais cette fois-ci, elle prend des dimensions supérieures, avec l’éclatement de la Crise d'Octobre, connue aussi sous le nom de la Crise des missiles.

Pour le Che, ce fut un moment qui lui laissa des traces indélébiles, résumées dans sa lettre d'adieu lue par Fidel lors de la constitution du premier Comité central de notre Parti : « J'ai vécu des jours magnifiques et j'ai éprouvé à tes côtés la fierté d'appartenir à notre peuple en ces journées lumineuses et tristes de la Crise des Caraïbes. Rarement, un chef d'État ne fut aussi brillant que durant ces journées […] Rarement, un chef d'État ne fut aussi brillant et je suis fier aussi de t'avoir suivi sans hésiter, d'avoir partagé ta façon de penser, de voir et d'apprécier les dangers et les principes. »Associé à cet effort gigantesque, Fidel a expliqué à maintes reprises comment nous avons fait face à des tâches immenses pour balayer le passé et construire une nouvelle société. Dans le cas particulier du Che, il a indiqué comment il a exercé plusieurs fonctions et que chaque fois qu’il fallait un homme pour assumer un poste important, il était toujours prêt à le faire. Ce qui est certain, après tout ce temps écoulé, nous qui avons le devoir de respecter et d'admirer cette union de pensée et d'idées entre ces deux hommes à jamais inséparables, nous devons nous imaginer, à travers toutes les photographies, cette empathie entre eux et l’évocation de ce qui se dit sur ton intime et très personnel.

De même, le Che l’affirma très clairement dans sa lettre d'adieu, lorsqu’il partit pour exprimer sa solidarité à la lutte des peuples africains: « Si ma dernière heure survient sous d'autres cieux, ma dernière pensée sera pour ce peuple et spécialement pour toi. » •

 

* Directrice du Centre d’Études Che Guevara