ORGANE OFFICIEL DU COMITÉ CENTRAL DU PARTI COMMUNISTE CUBAIN
Photo: Roberto Chile

UNE lecture attentive des discours et des interviewes du Commandant en chef Fidel Castro Ruz permet de constater que le concept de Révolution y acquiert une entité propre qui marque, depuis plusieurs décennies, la vie politique de Cuba. Cette définition caractérise un changement macro-historique constitué par le processus latino-américain de décolonisation et d’indépendance. Il suffit de rappeler que la conquête et la décolonisation ibériques furent suivies, après les guerres d’indépendance du 19e siècle, par l’assujettissement politique et économique des nations du continent aux États-Unis.

Dans ce contexte, la Révolution conduite par Fidel dans l’Île caraïbe représente un point de rupture saillant. Les objectifs et les réussites atteints ne sont pas nouveaux, loin s’en faut : comme il le fit dans sa plaidoirie L’Histoire m’acquittera, il trace une ligne de continuité entre les guerres d’indépendance et la Révolution cubaine, qui triompha en 1959, considérée comme un processus de changement profond qui resterait inachevé tant que le pays non seulement n’aurait pas surmonté les dangers externes, mais de plus tant qu’il n’aurait pas atteint la justice sociale pleine.

Lors de la clôture de la Conférence internationale Pour l’équilibre du monde, en hommage au 150e anniversaire de la naissance du Héros national José Marti, le 29 janvier 2003, Fidel signala : « Nous qui avons relancé le 26 juillet 1953 la lutte pour l’indépendance, amorcée le 10 octobre 1868, précisément au centième anniversaire de la naissance de Marti, nous avions reçu de lui, par-dessus tout, les principes éthiques sans lesquels on ne peut pas même concevoir une révolution. Nous en avons aussi reçu son patriotisme inspirateur et un sens de l’honneur et de la dignité humaine si élevé que personne au monde n’aurait pu ne nous l’enseigner. »

Pour Fidel, une Révolution implique un profond bouleversement des structures politiques et sociales d’un pays, mais aussi des systèmes de valeurs qui doivent être modifiés. Le monde qui s’amorce avec des promesses de liberté et de bonheur, notamment pour les démunis, apparaît comme une énorme œuvre en construction porteuse des meilleurs rêves collectifs. Naturellement, en aucun cas ces projets ne fonctionnent isolément, mais ils doivent être insérés dans des structures plus vastes, comme une idéologie et un projet politique : la Révolution cubaine ne peut pas être comprise si nous la détachons de la doctrine marxiste-léniniste et du projet de construction du socialisme.

De sorte que le sceau identitaire du pays, c’est la Révolution qui fait de Cuba ce qu’elle est aujourd’hui et celle qui, en s’ajoutant aux vertus historiques du peuple cubain, lui a apporté les valeurs qui la distinguent des autres, comme le signalait Fidel à la veillée commémorative des 100 ans de lutte, le 10 octobre 1868 : « […] Et rien ne nous apprendra mieux à comprendre ce qu’est une révolution, rien ne nous apprendra mieux à comprendre le processus que constitue une révolution, rien ne nous apprendra mieux à comprendre ce que signifie révolution que l’analyse de l’histoire de notre pays, que l’étude de l’histoire de notre peuple et des racines révolutionnaires de notre peuple. »

Dans l’ensemble de ses discours publics liés à la geste de 1895 se dégage, dans une large mesure, la légitimité de la nécessité qu’il ressentait de promouvoir un développement idéologique populaire propre à Cuba. C’est la nécessité de changer et de conserver l’équilibre du nécessaire, avec le sens du moment et en harmonie avec une plateforme de principes à mettre à jour continuellement dans le contexte de leur fonctionnement historique. C’est pourquoi il définit le peuple comme sujet politique de la Révolution.

Ne pas percevoir, dans les conceptions de Fidel, cette particularité dans l’intentionnalité avec laquelle il insiste, pour les conditions de Cuba, sur la trilogue histoire, révolution, peuple, serait méconnaître sa pensée à ce sujet, qui apparaît clairement avec la mise en relief d’un concept ou d’un autre, selon ce que demande chaque situation historique. De même, pour que les phrases se transforment en héritage, il s’impose de plonger dans leur essence et de les transformer en guide pour l’action.

UNE RÉVOLUTION AVEC LE SENS DU MOMENT HISTORIQUE

Le plus grand héritage idéologique de Fidel réside dans son dernier concept de Révolution, énoncé publiquement le 1er Mai 2000, un événement historique accompli en tant que processus, au sein duquel un groupe d’êtres humains, composé par la majorité, se propose d’atteindre de grands objectifs ou buts. Si l’on analyse attentivement chaque point, ce concept nous apparaît comme un testament politique au peuple de Cuba. Chacune de ses définitions révèle non seulement ce que signifie Révolution, mais comment doit être un révolutionnaire, quelles sont les valeurs qu’il doit porter, et nous trace le chemin pour continuer l’œuvre.

Au début de son énoncé, il est à noter que le commandant en chef place l’histoire en premier lieu. Il nous vient alors à l’esprit comment il a transformé en victoire le revers de l’attaque de la caserne Moncada, comme un moteur de la Révolution. Et aussi comment le débarquement retardé du yacht Granma et la débâcle d’Alegria de Pio ne les empêchèrent pas de se regrouper à Cinco Palmas où, avec une poignée d’hommes et quelques fusils, il s’écria : « Maintenant, nous allons gagner la guerre » contre la dictature de Fulgencio Batista, et il y parvint. Ce sont là quelques-uns des premiers exemples de la lutte, de ce que c’est, pour les révolutionnaires, d’avoir le sens du moment historique.

Et c’est ce qui a conçu la Révolution, au fil des ans, faire à chaque moment ce qu’il fallait faire, y compris après la disparition de l’Union des républiques socialistes soviétiques et que nous avons affronté la Période spéciale, sous sa conduite, nous avons fait ce que ce moment historique exigeait et, malgré les difficultés, le peuple cubain a résisté héroïquement.

À l’heure actuelle, pour concevoir une stratégie politique cohérente, il est nécessaire d’évaluer les circonstances et les réalités de ce qui se passe à Cuba et dans le monde, les dangers et les opportunités, ce que les femmes et les hommes sans exception pensent et font, souhaitent ou rejettent. C’est cela avoir le sens du moment historique.

Depuis cette perspective, on remarque que le guide historique de la Révolution est habité par un souci permanent pour le devenir et l’avenir du processus politique, pour que le présent puisse rendre viable l’avenir à travers une orientation vers la transformation constructive de l’état de choses existantes, axée en même temps vers la promotion d’une attitude active face aux grands objectifs à atteindre. D’où son insistance sur l’importance de s’armer d’idées, de concepts révolutionnaires pour faire face à l’avenir ; creuser des tranchées idéologiques sans toutefois négliger les tranchées de pierres, en faisant des jeunes les porte-drapeaux de ces idées.

C’est un artisan dans l’utilisation de la fonction éducative, et il s’efforce de raisonner les comportements politiques et moraux qui lui sont propres dans les positions politiques qu’il assume. Et il le fait avec la particularité de présenter ce contenu comme des propositions historiques concrètes porteuses de la doctrine révolutionnaire qui se nourrit de la tradition nationale.

Il est ainsi tributaire de la transmission et de la précision de concepts de la politique révolutionnaire en vue de la formation de l’opinion publique, d’un meilleur état d’esprit et, très étroitement lié à ceci, de l’élaboration d’une prise de conscience de la nature distinctive du processus révolutionnaire à partir de l’analyse historique.

C’est pourquoi, pour Fidel, de manière générale, le sens du moment historique révèle une construction politique en dialogue avec les idées et la réalité, avec les aspirations et les demandes du présent, avec les attaches doctrinaires et les problèmes spécifiques de la nation et du peuple. Mais on observe en même temps une réflexion permanente sur la situation nationale et internationale et un passage en revue de l’histoire, tout en créant un réservoir d’idées précieuses pour orienter la pratique sociale.

Par ailleurs, Fidel Castro n’a de cesse de déployer des efforts pour faire avancer le cours de l’histoire dans le sens que lui indiquent ces matrices idéologiques et doctrinaires, et c’est la raison pour laquelle il ne faiblit pas dans son effort politique de penser l’immédiat, quelle que soit la force qui le porte, il tend en effet à le faire en liaison avec l’avenir proche et lointain qui se trouve à l’horizon de l’idéal, ce qui le rend profondément conséquent sur le plan idéologique, et politiquement responsable.

Ce concept de Révolution nous montre que nous n’avons qu’une seule issue, la victoire. Fidel entre dans l’immortalité avec la pensée et la conviction que la Révolution demeurera triomphante. C’est une expression de confiance envers son peuple, qui ne baissera pas les drapeaux qu’il nous appris à défendre.

  • Chercheuse à l’Institut d’histoire de Cuba