Nous te remercions, Maître et Apôtre, pour ta vie brève et généreuse › Cuba › Granma - Official voice of the PCC
ORGANE OFFICIEL DU COMITÉ CENTRAL DU PARTI COMMUNISTE CUBAIN
Photo: Estudio Revolución

Allocution d’Eusebio Leal Spengler, Historien de La Havane, lors du dévoilement de la statue équestre de l’Apôtre José Marti, en hommage au 165e anniversaire de sa naissance, le 28 janvier 2018, « Année 60 de la Révolution »

(Traduction de la version sténographique du Conseil d’État)

Général Président Raul Castro Ruz,

Membres illustres du Conseil d'État et du Gouvernement de la République,

Chers invités et représentants de la ville de New York et du Musée du Bronx,

Honorables membres du corps diplomatique,

Cubaines et Cubains de l'émigration patriotique,

Vous tous, Cubains et Cubaines :

TOUT nous appelle en cette matinée au souvenir et à la fervente gratitude envers les pères fondateurs de notre Patrie.

Ce matin, qui marque le 165e anniversaire de sa naissance, non loin d'ici, dans la rue de Paula, nous nous souvenons de José Marti dans l'acte de son sacrifice suprême en faveur de la cause qu'il avait choisie comme motivation pour sa vie.

L'œuvre de la prestigieuse artiste étasunienne Anna Hyatt Huntington en est l’évocation. Œuvre à la féminité et au sens esthétique et technique majeurs, cette sculpture a marqué un moment exceptionnel dans la vie de la grande artiste. À 82 ans, elle a accueilli le projet, pensant peut-être qu’au Parc Central de New York, parmi les magnifiques sculptures du Libertador Simon Bolivar et du Protecteur des peuples du Sud, José de San Martin, manquait-il une pièce fondamentale dans le discours de notre Amérique : la figure de Marti.

Nombreux sont ceux qui s’interrogent, face à cette sculpture que nous dévoilons aujourd'hui, s'il fut ou non cavalier et soldat. En réalité, dès sa première lettre écrite à sa mère, depuis Hanabana, où il se trouvait avec son père, qui y avait été nommé comme surveillant ou gardien de ces vastes étendues de terre près des Marais de Zapata, il raconte qu’il engraisse et soigne son cheval. Et ensuite, tout au long de sa vie de pérégrination à travers le continent américain et lors de son bref et ultime séjour à Cuba, il sera, sans nul doute, un cavalier.

C'est le cheval blanc qu’on lui apporte au nom du major général José Maceo, afin qu'il le monte durant la révolution, et l'image de l’effroi de la bête face au feu qui l’atteint de face et de côté, et celle du Maître, de la main duquel s’échappe, comme dans l'immortel tableau de Carlos Enriquez, l'arme dont il ne s’est peut-être jamais servi. Il y a de la sérénité sur son visage, il y a de la beauté dans l'ensemble où la bête piétine des herbes et des lys, évoquant sans doute ces paroles que j'ai toujours considérées comme la prémonition intime de son sacrifice : « Mon vers grandira sous l'herbe et moi aussi je grandirai. » C'est la scène du 19 mai 1895.

Mais aujourd'hui précisément, nous ne nous attardons pas à contempler la mort qu'il considéra comme un acte nécessaire. « La mort n'est pas vraie – a-t-il-dit – quand l'œuvre de la vie a été bien accomplie », ou quand elle devient – comme il l'a affirmé également – « un char de gloire ». Nous ne venons aujourd'hui devant son monument ni avec tristesse ni abattement. Nous pensons à toutes les coïncidences que cette belle aube d'aujourd'hui suppose pour les Cubains et pour tous ceux qui, dans le monde entier, honorent, aiment et chérissent leur patrie, Cuba.

165e anniversaire de sa naissance à Paula. 165e anniversaire du jour où il fut emmené, tout près d'ici, à l'église militaire de l'Ange pour être baptisé dans les mêmes fonts baptismaux que le prêtre Félix Varela. Coïncidence qu’en ce même lieu d'autres pères fondateurs ont également été réunis et que reposent sur cette colline quelques-unes des plus importantes légendes de La Havane, la ville qui le vit naître.

Nous commémorerons cette année et nous célébrerons le 150e anniversaire du début de la guerre de libération, la guerre émancipatrice pour l'abolition de l'esclavage et pour l'indépendance absolue.

C'est aussi le 60e anniversaire de la victoire de la Révolution cubaine que nous commémorerons l'année prochaine. Et tout cela inclus dans le 500e anniversaire de La Havane, un demi-millénaire de la ville qui fut témoin et protagoniste de certains des événements les plus marquants de l'Histoire de Cuba et de l'Amérique.

Aussi, alors que nous installons aujourd'hui son monument, celui-là même que nous avons tenté, avec ténacité, d'apporter à Cuba voilà 22 ans, devons-nous nous souvenir de la manière dont ce projet fut réalisé, de l'illustre amie et collègue Holly Block, qui a prêté son nom et son institution, du Musée du Bronx, qui fut la plate-forme nécessaire qui permit à Cuba de recueillir les fonds indispensables au modelage et à la fonte de sculpture. Ce fut aussi le temps nécessaire pour que le développement de la technologie permette de ne pas avoir à toucher la sculpture originale, ce qui était interdit par la loi, mais pour pouvoir la réaliser exactement à l’identique et avec la même perfection que dans l'ancienne technique de la cire perdue.

Ce fut le Musée du Bronx, ce fut Holly Block, avec laquelle je me suis entretenu dans des moments de tristesse, lorsqu’elle et moi étions frappés par une maladie soudaine, dont elle n’a pas survécu. Aujourd'hui, en son nom, je tiens également à remercier la centaine de donateurs, parmi lesquels des institutions et des particuliers qui ont participé de la plus modeste contribution jusqu’à la plus importante, sans oublier la généreuse philanthrope mexicaine, qui a toujours souhaité que son nom reste dans l'ombre, qui contribua de façon désintéressée à rendre cet événement possible.

Je suis extrêmement heureux que nous, les Havanais, puissions aujourd'hui jouir d'une œuvre aussi belle et aussi poétiquement inspirée. Les Huntington ont offert à La Havane, auparavant, un bel ensemble sculptural qui se trouve à l’angle des rues Luis Ayestaran et 20 de Mayo, Les Porteurs de Flambeau.

Peut-être qu’avec ce monument, dont la reproduction se trouve dans différents lieux du monde, ont-ils voulu annoncer l’avènement de cette matinée où, portant ce même flambeau la nuit dernière, des milliers de jeunes Cubains sont descendus de la colline de l'Université pour rendre un bel hommage au Maître, à l'Apôtre, comme l’appela Fidel avec émotion, quand, pour sa défense, il affirme, proteste et signale : « Cuba, qu’en serait-il de toi si tu avais laissé mourir ton Apôtre ? ».

C’est le titre qui lui fut conféré par les humbles travailleurs de New York, un titre semblable à celui que portent des pères fondateurs du continent. Qui pourra ôter ce manteau d'étoiles des épaules du Libertador Simon Bolivar, du Protecteur José de San Martin, du grand Benito Juarez, le Bienfaiteur des Amériques ? Lui, il fut l'apôtre, un titre partagé seulement avec le héros de l'indépendance de Porto Rico, qui mourut sous l'occupation et avec la tristesse infinie de ne pas voir sa patrie libre : Ramon Emeterio Betances, l'Apôtre de cette liberté inachevée.

Aujourd'hui, alors que nous sommes réunis sur cette place, nous voyons en arrière-fond le superbe monument du général Maximo Gomez, celui-là même qui le 15 avril, descendant dans le ravin avec deux généraux de l'Armée de libération, s'approchant de Marti, qui était resté mélancolique et attristé à la pensée qu’ils avaient quelque chose de secret à traiter qu’ils ne pouvaient pas partager avec lui, parce qu'il n'avait pas le statut de militaire, lui dit qu'en plus de reconnaître en lui le délégué élu du Parti révolutionnaire, il le nommait major-général de l’Armée de libération de Cuba.

C'est le Marti que nous contemplons aujourd'hui sur sa monture. Cet homme qui s'effondre du cheval est le général de l'Armée de libération, José Marti Pérez, et c’est aussi le délégué élu du Parti de l'unité des Cubains, le Parti révolutionnaire, constitué à l'intérieur et hors de Cuba, pour l'indépendance de Cuba et pour celle de Porto Rico.

Pour y parvenir, il dut vivre un long exil pendant 15 ans aux États-Unis, où il connut, à son arrivée, en janvier 1880, le développement vigoureux de la Babel de Fer. L'immense ville naissait avec la splendeur de ses maisons, de ses monuments, avec le phénomène de la lumière électrique et du télégraphe, et avec les grandes figures qu'il évoquera dans ses carnets nord-américains.

Il sera et il est pour toujours un homme de culture, en même temps qu'un homme politique, un humaniste, un orateur, un maître. C'est pour cette raison que là, au cœur de la ville de New York, il ne manque pas les conférences exquises données par Oscar Wilde ; il pose pour son unique portrait qu'il conservera dans son bureau de Front Street, réalisé par le peintre suédois Hermann Norman, en ce lieu uniquement décoré par le portrait de son père et par les palmiers peints par un artiste cubain qui peut-être lui évoquèrent toujours son désir intime : mourir à Cuba, au pied d'un palmier, en luttant pour leur liberté.

Après avoir débarqué à Cuba, le 11 avril 1895, José Marti avait brièvement cessé d'exister après l'échec de l’expédition longuement préparée, pour incarner l'autre personnage, Orestes, son nom de code. Il s’était rendu auparavant à Saint-Domingue pour rencontrer Gomez, et ensemble ils avaient voyagé jusqu'à l'île de Gran Inagua, parvenant à émouvoir un marin qui leur vola leur argent, sans les conduire à la Cuba bien-aimé.

Un autre, cependant, de nationalité allemande, à bord d'un navire fruitier appelé Nordstrand, accepte de les y emmener. Cela n'aurait pas été possible si le consul haïtien ne leur avait pas donné une identité haïtienne. À chacun d'entre eux, au général Maximo Gomez, José Marti, Paquito Borrero, César Salas, Angel Guerra et Marcos del Rosario, il donna des identités haïtiennes, afin qu'ils puissent monter à bord du navire, apparemment sans armes.

Puis, la nuit noire, la tempête, la mise à l’eau du bateau et la parole dans le journal : Capitaine ému. Enfin sur le bateau, Gomez signale à quel point le moment où un petit bateau s'éloigne du flanc d'un grand bateau est risqué. Le gouvernail est perdu au milieu de la pluie et finalement, la lune s’élève au-dessus des hauts monts de l'Orient, sur les terres prometteuses de Guantanamo, et une petite plage sur un site du nom de Cajobabo sera l'endroit où les conduira le destin.

Ils parcoururent, à pied et à cheval, 392 kilomètres jusqu'à parvenir à l'endroit où, dans un triangle presque parfait, se trouvent les rivières puissantes d’Oriente, El Cauto et El Contramaestre. « Oh Cauto, Cauto, combien de temps cela fait-il que je ne te vois pas ! » déclare avec émotion le général Gomez. Et prêts pour la bataille décidée de façon inattendue, Marti refuse le défi de rester en arrière, parce que ce n'était pas sa place.

Au milieu du bosquet, il descend par le gué de Santa Ursula, dans les eaux en crue du mois de mai, et il monte jusqu'au théâtre de la mort. Un jeune professeur d’Holguin l'accompagne, son nom est symbolique, Ange de la Garde, un ange qui n’a pas pu prendre soin de lui, qui n’a pas pu le sauver du défi inattendu et terrible.

Et, enfin, sur le sol ensanglanté, à la vue du dagame – qui donne la fleur préférée des abeilles –, à la vue d'un anoncillo et d'un fustete, il tombe, vêtu de façon inhabituelle, le cœur brisé, les lèvres brisées, dont avaient surgi des vers et des paroles qui touchèrent les cœurs les plus endurcis.

Auteur de l'unité pour le retour, il n’a pas pu en voir la conclusion. C'est pourquoi aujourd'hui, alors que nous nous approchons de ton monument, nous rendons hommage à ceux qui ont rendu possible que tes idées l'emportent au-delà de la mort ; aux légions qui ont subi et qui ont souffert à la recherche d'un chemin pour Cuba, pour cette Cuba actuelle, pour laquelle nous luttons.

Aujourd’hui, sur cette esplanade, je vois dans le fond, devant toi, le peuple cubain transformé en marbre, brandissant le blason et les symboles patriotiques, et au sommet du monument élancé, le général Gomez, à qui tu offris un jour de commander l'Armée de libération de Cuba, alors que tu n’avais rien à lui offrir d’autre que le plaisir du sacrifice et l'ingratitude probable des hommes. Il n’en fut rien. Nous te remercions, illustre Dominicain, pour avoir dirigé notre armée en des jours laborieux et difficiles. Nous te remercions, Maître et Apôtre, pour ta vie brève et généreuse. Tu n'es pas mort, tu vis dans nos cœurs.

Pour les Cubains de l'émigration patriotique, pour le peuple qui nous écoute, pour le noble peuple nord-américain, pour l’aimable et amical maire de New York, pour la mémoire de Holly Block que nous honorerons aujourd'hui, et aussi pour Leanne Mella qui a fait progresser le projet, en tant que représentante de Cuba ; pour notre ministère des Relations extérieures, en particulier pour nos missions auprès des Nations Unies et de l'État nord-américain, lesquels ont fourni d’immenses efforts pour mener à bien ce projet autant que nécessaire, pour nous ouvrir une voie qui impliqua des voyages en hiver et en été, des plaidoyers pour chercher, un à un, chaque centime indispensable pour que ton image se transforme en bronze pour toujours.

Maître, nous avons accompli notre devoir ! Cuba te remercie, le peuple cubain tout entier dépose à tes pieds une gerbe de fleurs, et ces signes et ces thrènes rappellent que ton sacrifice ne fut pas vain.

Le drapeau national flotte au sommet du mât étoilé. Nous n'avons pas suivi la pratique habituelle, en renonçant un peu à la tradition d’enlever un voile. Il aurait été immense ! Nous avons préféré que ce soit le drapeau qui flotte au-dessus du ciel bleu de Cuba, alors que le soleil n'a pas encore touché nos yeux et s'est levé sur les terres de l'Orient, ces terres que tu as vues pour la première fois, après ton retour à Cuba.

Béni sois-tu, Maître!

Je vous remercie (Applaudissements).