ORGANE OFFICIEL DU COMITÉ CENTRAL DU PARTI COMMUNISTE CUBAIN

LE visage du Dr Eusebio Leal s'illumine quand il parle de La Havane. Agir pour cette ville, âgée de près de 500 ans, a été sa raison d'être. La célébration de la fondation de ce qui fut autrefois la ville de San Cristobal de La Habana n'est pas seulement celle de la capitale du pays, mais celle de tous les Cubains, qui a impliqué la volonté de nombreuses personnes dans le pays pour que la capitale cubaine revête ses plus beaux atours pour cette occasion. L'Historien de la ville a parlé de toutes les histoires vécues, des aspirations et des défis, de la continuité, de l'avenir.

Randy Alonso : Faire en sorte que ces slogans de « Ville-merveille » ou de plus grande ville ou de plus belle ville deviennent réalité, Eusebio, cela tient-il seulement à une volonté politique, à des moyens matériels ? Que faut-il pour que cette ville soit aussi belle que nous le souhaitons tous ?

 

Eusebio Leal : Lorsque j’ai débuté, il n'y avait rien de tout cela. Quand Fidel est arrivé la première fois, il m'a demandé « De quoi as-tu besoin ? ». « De rien », ai-je répondu. « Pourquoi ? », et je lui ai dit : « Parce que si je commence à vous demander quelque chose, vous ne reviendrez jamais. ».Chomi était présent et il s'en souvient parfaitement. Cela m’est sorti droit du cœur. Lorsqu'il a rédigé le Décret-Loi 143 et que plus tard le général président Raul Castro l'a signé, comme c’était le seul décret, avec ses modifications logiques, ayant été signé par deux présidents dans l'histoire de Cuba, on a accordé une importance extraordinaire au patrimoine national, une importance énorme.

Les ressources ? Vous pouvez avoir toutes les ressources que vous voulez, mais si vous manquez de ce courage, si vous manquez de cette volonté, si vous manquez de cette capacité de négociation dont il faut faire preuve ; si vous ne savez pas céder du lest pour gagner, si vous ne savez pas, comme disait Lénine, reculer de deux pas pour faire ensuite un pas en avant – chose qui pour beaucoup était une inconnue presque philosophique – ; si vous ne parvenez pas à penser que ce qui, jusqu’à hier était convenable n'est plus prudent aujourd’hui, que, comme en biologie, la société doit s'adapter au temps, que Fidel l’a parfaitement prévu dans le Concept de Révolution et l’a définit ainsi : Il ne s'agit pas de tout changer pour que rien ne change, ce qui serait un changement de couleurs, une nuance, ni d'agir sous la pression d'aucune circonstance, mais comme résultat d'une force créatrice, rénovatrice, qui ne transforme ni en slogans ni en pierres tombales ce qui doit être une parole vivante, car la parole est ce qui vivifie. Seule la lettre meurt.

Nous venons d'adopter la Loi sur le Drapeau. L'important n'était pas la Loi sur les Symboles. L'important, c'est qu'elle soit respectée. L'important n'est pas qu’elle soit écrite, l'important c’est qu'elle soit là (il signale sa tête) et qu'elle soit là (il signale son cœur). Cela signifie, comme l'a déclaré le Dr Raul Roa lors d’une assemblée mémorable : « en concordance avec le cœur ». Il faut donc beaucoup de cœur. Parfois, il faut savoir reculer, reprendre des forces.

Nous avons été à la merci du feu, à la merci des inondations côtières, à la merci du cyclone, cependant, il y a toujours eu cette volonté de renouvellement. Si un arbre est tombé, il faut le relever. Lorsque ce grand cyclone a arraché de nombreux arbres, grâce à l’aide des Forces armées, j'ai apporté 14 grands arbres, dont trois ont survécu et ont été plantés dans le jardin du Castillo de la Fuerza. C'étaient des arbres plus que centenaires. Quand les arbres tombent, c’est la fête de la hache, mais ici il fallait créer un symbole. Apporter l'arbre et le replanter et dire s'il meurt, je le replante.

Lorsque l'arbre du Templete, qui avait 50 ans est mort, – je me souviens qu'il était très malade –, la visite du président des États-Unis approchait. Nous avons donc apporté un nouvel arbre.

Je me souviens que personne n’a été averti. J’ai demandé que l’on m'emmène aussitôt. Deux personnes m’ont accompagné ; un peu dissimulé, j'ai vu le moment où mes très jeunes collaborateurs jetaient de la terre avec leurs mains sur les racines de la nouvelle ceiba (fromager). Je me suis dit : « C’est cela, c’est cela ! ». Chaque génération doit planter son arbre. Chaque génération doit faire ses propres efforts, sa propre interprétation des codes.

Alfredo Guevara, mon ami et mentor, m'a tant de fois parlé de Mariategui et de Gramsci. Le socialisme dans notre Patrie et sur le continent, à Cuba, devait être une création héroïque. C'est de l'héroïsme. Mais on oublie parfois que cela doit être une création. C'est pourquoi j'admire tant le travail du général président, continuateur de l’œuvre de Fidel : la réorganisation de l'État, la régularisation des institutions publiques, la Loi migratoire, la redistribution de la terre, la renégociation de la dette extérieure, la volonté ferme de maintenir le concept qu'une fois pour toutes, c’est dans l’unité, empreinte précédente et esprit de José Marti, que l’on pouvait atteindre l’objectif suprême.

Ainsi, pour moi, la restauration n'a été rien d’autre qu'un prétexte pour travailler ardemment à quelque chose de plus grand, de plus grand et de plus important, pour ce que toi, la Mesa Redonda et tous nos amis avez travaillé en y mettant toute leur âme, et cela pour Cuba. Ce n’est pas dans l'abstrait, parce que Cuba n'est pas une chose abstraite, pas plus que l'accident d'être né ici, une naissance accidentelle. Être Cubain, comme disait notre sage Fernando Ortiz, est plus qu'une acceptation, car on peut aussi l’être aussi par adoption, et voir Cuba comme le centre du monde: Maximo Gomez, Ernesto Guevara, Juan Rius Rivera, et combien d’autres ? L’Indien Hatuey. L'Île, l'espace qui nous revient comme un espace de création, de force, de renouveau, de parole nouvelle, de discours, de foi, de spiritualité, de reconnaissance de la spiritualité du peuple cubain, de ses caractéristiques, de sa manière de voir le monde. Respecter profondément tout cela. C'est ce qui, au bout du compte, a été l'esprit de ma vie.

R.A. : Avant d’entrer, vous m'avez donné une chaleureuse accolade qui a touché mon âme. Et vous m’avez dit : « Seuls ceux qui persévèrent triomphent. » Je crois que c'est aussi la clé de ce que vous avez réalisé, de ce que vos collaborateurs ont réalisé et de ce qui se fait dans la Nation. Mais quel symbolisme y-a-t-il, en parlant d'une nation, du socialisme que vous avez mentionné, quel symbolisme y-a-t-il dans le fait que cette ville, la capitale de Cuba, arrive à ses 500 ans au milieu de tant de défis et de tant de menaces, de tant de complexités que nous avons traversées, y compris le danger d'une guerre nucléaire ?

 

E. L. : Ils ont essayé de lever un mur autour d’elle, c'est impossible. Quand le navire blanc ou les navires de croisières sont entrés dans la baie, ce fut comme la rupture de ce blocus brutal, immoral, continu, presque domiciliaire et accusateur imposé à Cuba. Cependant, même lorsqu'ils ont interrompu les voyages de croisières, du jour au lendemain, j’ai dit : « Qu’importe ! Le chenal du port est ouvert. »

 

Pendant cinq siècles, la flotte est entrée dans le port de La Havane. Au cours des premiers siècles en apportant les destinées de l'Amérique sur ses planches. Ils se sont affrontés dans le détroit de Floride, à l'embouchure du Golfe du Mexique, au cap du Hollandais, en partant vers les îles Canaries, par la route de l’Atlantique, avec des pirates et corsaires, et néanmoins, La Havane a survécu. Elle a survécu à l’incendie de Sores, au siège brutal des Britanniques en 1762, avec ses artilleurs noirs, avec ses femmes courageuses, son Don Luis de Velazco, au sommet du château, le Marquis Gonzales sur le mur la forteresse et Pepe Antonio à Guanabacoa.

La Havane est riche d'une belle histoire, et c’est de cette histoire que nous vivons. Une histoire que ceux qui ne l'ont pas vécue peuvent ignorer. Lorsqu’une immense puissance, au milieu de la guerre, – les guerres européennes –, bombardait sans pitié la ville de Saragosse, on invita l’un des officiers français à entrer, les yeux bandés, dans la Saragosse bombardée, et on l'emmena aux environs du temple de Pilar, où se trouvait l'hôpital militaire, et là, on lui enleva les bandes et on lui dit : « Voilà la résistance de ce peuple. » Et on raconte l'histoire d'une femme qui alluma la dernière mèche du dernier coup de canon. Ainsi, nous descendons de ces chevaliers errants et des seigneurs d'Afrique, princes, rois, obbas [divinité religieuse afro-cubaine] et prêtres qui sont venus enchaînés comme esclaves, et nous descendons du sang indigène qui coule dans nos veines avec fierté et qui marque encore le nom de la Havane, celui de Bayamo et celui de Cuba. Nous sommes au milieu de la Méditerranée américaine comme une puissante fusion culturelle, car nous avons toujours voulu être l'Amérique, nous avons toujours voulu être des libérateurs, jamais des envahisseurs. Nous ressentons la fierté de nos sages, de nos médecins qui ont sauvé et ont fait naître des enfants dans les montagnes de l'Himalaya, au milieu de tremblements de terre dévastateurs, d'horribles fléaux au cœur de ce continent, en pleine épidémie de l'Ébola en Afrique, en défiant tout.

Nous sommes les fils de Luz y Caballero, le Havanais, qui disait que d’abord tout pâlirait sauf le soleil du monde moral, dont parlait Cintio Vitier. Nous venons de cette lignée, nous venons de l'amour de José Marti, de l'amour créateur, nous venons de tout cela, et cela est inébranlable.

La Havane vivra, elle célébrera son 500e anniversaire. Toutes les villes patrimoniales de Cuba se réuniront à La Havane, leur capitale. Moi qui ai eu l'honneur de parler lors du 500e anniversaire de Santiago, de Port-au-Prince, de Camagüey, de Trinidad, par exemple, je n’ai pas pu me rendre dans d’autres villes, parce que cela n'était plus possible, mais je les porte toutes dans mon cœur. J’ai pu parler à Baracoa, la première ville fondée dans le pays. Ce jour-là, ce n’est pas de la fête de la Havane, c’est la leur, la fête de Cuba

R. A. : Eusebio, vous avez aussi surmonté d'énormes défis personnels, et vous avez surmonté d'énormes obstacles durant toute votre vie. Atteindre les 500 ans de La Havane, être ici dans cette ville le 16 novembre 2019, quel symbolisme, quel sens cela a-t-il pour Eusebio Leal ?

 

E. L. : Sans ma formation chrétienne, martinienne et fidéliste, il m'aurait été impossible de faire plus que ce que mes forces humaines ou mon propre courage m'ont permis de faire. J'ai toujours cru en ces valeurs éthiques (...) parce que tu as démarré l’émission de la Mesa Redonda, que nous sommes montés par ce petit escalier, alors que Fidel avait préparé tout le studio de télévision pour en faire la tribune d'une grande bataille qui allait durer pendant de nombreuses années, parce que nous l'avons accompagné devant l'ambassade des États-Unis, son fusil à main, pour dire « Ave, Caesar, morituri te salutant » (Ave, César, ceux qui vont mourir te saluent). Et nous avons survécu. Ceux qui comme nous ont eu l'honneur de vivre cette époque, et comme un général de l'Armée de libération l'a dit à sa fille, l'illustre poète Dulce Maria Loynaz : « Quand on a vécu une grande époque ou un grand moment, on vit prisonnier à jamais de cette époque ». Je vis prisonnier à jamais de ces moments.

En effet, j'ai surmonté, alors que je ne m'y attendais pas, le choc de la maladie, mais bon, cela m'a rappelé que nous sommes des êtres humains, que la vie est éphémère et que l'important, c’est le travail. Je n'aspire à rien, je n'aspire pas même pas à ce qu'on appelle la postérité ; je n'aspire à rien, j'aspire seulement à avoir été utile. Et je demande pardon à tous ceux que j'ai pu offenser tout au long de ma vie, dans la recherche nécessaire de ce je croyais ma vérité, et pour les erreurs que j'ai commises avec la passion de jeunesse de tout homme et de tout peuple à la recherche de ses propres voies. Je crois qu'à la fin je les ai trouvées, et que cette lumière que je vois maintenant, là, dans l'obscurité du crépuscule, c’est finalement le chemin.

R. A. : Je reviens à une question que je vous ai posée voilà un an. Il y aura un symbolisme dans ce 500e anniversaire. La ceiba autour de laquelle les gens vont tourner est une nouvelle ceiba. C’est peut-être la prémonition de la nouvelle ville qui doit venir. Quand Eusebio tournera autour de la ceiba, ce jour-là, cette nuit-là, que va-t-il souhaiter pour cette ville dans l’avenir, à quoi va-t-il penser ?

 

E. L. : Santé et avenir, que ce qui est écrit s’accomplisse. « Arrête-toi, passant, décore ici un lieu ». Symbole de santé, un arbre : un arbre qui est comme l'arbre de la vie, à l'ombre duquel, nous, Cubains, passons notre vie. Cet arbre est aussi le symbole qu'il ne saurait y avoir de ville sans nature, qu'il est très important pour nous, les Cubains – qui croyons encore et heureusement, ce qui est vrai, dans une certaine mesure, que l’on jette une graine et qu'une citrouille naît dans la cour, là où on ne s'y attend pas. Cependant, nous devons prendre soin de la ville, éliminer la pollution ; nous devons nous sauver, prendre soin de cette mer, de cette terre, des jardins, des sources publiques, des monuments. Il est plus facile de condamner que d'éduquer, je le sais; il est plus facile d'enlever un monument que de l'expliquer.

Mais ce temps-là est révolu, l'important maintenant est d'éduquer. Et comme le dit le président Miguel Diaz-Canel: « Ne me laissez pas seul dans cette bataille », qui est la bataille pour la décence publique, au sens latin du mot, la décence, c’est le comportement, c'est le sens de l'honneur, c'est le respect de la propriété d’autrui, c'est le respect de ce qui est à toi et de ce qui est à l’autre, sachant que cela et ce qui t’appartient sont un bien commun.

C'est ce que je souhaiterai ce soir-là, comme la fois où nous avons fait trois tours avec Gabriel Garcia Marquez, Fidel était présent, nous faisions le tour de la ceiba. [Chaque année, le 16 novembre, à minuit et une minute, jour de la première messe et du premier conseil municipal tenus à La Havane en 1519, les Havanais se rendent au Templete, près de la Plaza des Armas où est plantée une ceiba. La tradition veut que l’on fasse trois tours autour de l’arbre en faisant un vœu] Il y avait beaucoup de préjugés, il y en avait certains, y compris des dirigeants, qui ne voulaient pas en faire le tour parce que, disaient-ils, c'était une sorte de superstition. Alors, soudain le destructeur de toutes les superstitions est entré devant Garcia Marquez, le créateur de tous les mythes, et il a fait trois fois le tour de la ceiba, puis il a demandé avec humour : « Hé Gabo, et alors ? » Et bien, ce « et alors ? », c’est la réponse à ta question. Tout dépendra de nous et de vous, les jeunes, qui pourraient être en train de m'écouter, ceux-là mêmes qui m'accueillent dans les rues de La Havane, ou comme le fils de l'une de mes amies, le fils de Katiuska Blanco, qui un jour a dit à Fidel qu’il voulait être Historien de la ville et Fidel, surpris et souriant, m’a dit : « Regarde, il est là ! ». Quelle grande joie ! Que ce soit lui ou un autre, je suis convaincu qu'il est déjà là (...).

R.A. : Merci Eusebio, merci d'avoir persévéré pendant toutes ces années, merci pour l’œuvre qui est là, et comme le disait la bien-aimée Fina : « les pierres parleront pour vous ». Je vous remercie pour cette heure, merci d'avoir accompagné cette Havane pour son 500e anniversaire, de l'avoir amenée à bon port et de continuer à regarder vers l’avenir, ce qui, me semble-t-il, est le plus important.

 

E.L : C’est moi qui te remercie.

(Extraits tirés de Cubadebate)