ORGANE OFFICIEL DU COMITÉ CENTRAL DU PARTI COMMUNISTE CUBAIN
Les institutions et les projets culturels doivent apporter de la vie aux communautés. Photo: Endrys Correa Vaillant

Nous avons été appelés à aller dans les quartiers, notamment ceux où vivent des populations en état de vulnérabilité sociale, afin de travailler à l'élimination des conditions qui rendent possible le fait que ces personnes se trouvent en situation défavorisée dans une société qui n'a pas réussi à atteindre la pleine justice.

Il y a beaucoup de volonté dans le camp de la Révolution, il y a beaucoup de sensibilité, beaucoup d'élan et de désir d’agir, mais cette force doit être accompagnée d'une réflexion consciente qui analyse comment, quand, où, avec quelle intensité, déployer des objectifs précis et une organisation.

Nous avons été appelés auprès des communautés, mais comment pouvons-nous avoir le meilleur impact ? Que puis-je faire, de ma position, pour résoudre les problèmes et répondre aux besoins ? Comment puis-je le faire sans me sentir – et être ressenti – comme un intrus ? Comment les interventions devront-elles être reliées pour qu'elles soient non seulement efficaces, mais aussi durables et même qu’elles se développent dans le temps ? Comment faire en sorte que soit lancé un flot d'actions au sein des communautés ? Certains éléments sont à prendre en compte pour répondre à cet appel. J'en résume ici quelques-uns, alors qu’il en existe sûrement d'autres d'une importance capitale.

ILS NE SONT PAS PAUVRES PARCE QU'ILS LE VEULENT

À Cuba, il existe l’égalité des chances pour l'accès à l'éducation à différents niveaux et à des emplois dignes. Ces opportunités ne sont pas médiées d’un point de vue formel par un quelconque statut de classe, ni par des critères de couleur de peau, de genre, d'orientation sexuelle, d’état civil oui de lieu d'origine.

Notre enseignement est gratuit, laïc et couvre toutes les provinces du pays. C'est précisément l'une des plus grandes conquêtes de la Révolution. Cependant, il existe des conditionnements sociaux, des préjugés, des partis pris, des inégalités, des éléments de l'imaginaire, entre autres, qui font que, dans la pratique, les dynamiques d'accès à l'éducation et à l'emploi ne se comportent pas de la même manière selon les différences entre les groupes sociaux.

Le fait qu'une personne n'ait pas fait d'études supérieures (après avoir suivi des études de base et avoir eu – comme tout le monde – la possibilité de les poursuivre) ou qu'elle soit engagée dans le marché de l’emploi informel – ce qui se traduit très souvent par des capacités économiques réduites – ne fait pas d'elle une personne « paresseuse », « irresponsable » ou « qui n'a pas profité des opportunités qui s'offraient à elle ».

Les situations de vulnérabilité sociale sont généralement multidimensionnelles, si bien que réduire l'analyse aux décisions binaires que prennent les personnes sur leur avenir est, pour le moins, peu sérieux et n’aide personne. Il convient de bannir ces préjugés sur la pauvreté si nous voulons vraiment avoir un impact positif sur les communautés défavorisées.

LES INÉGALITÉS SE TRANSVERSALISENT

Dans la société actuelle, où il existe des conditions d'inégalité médiées par divers facteurs tels que l'économie, le sexe, la croyance, la couleur de la peau, l'âge ou le genre, il est important d’être conscient que ces inégalités, premièrement, perdurent en relation dialectique avec les privilèges (il existe un secteur avec des conditions favorables d'accès à des opportunités de réalisation sociale et un autre secteur défavorisé qui, comme nous venons de le voir, est laissé pour compte ou oublié et négligé).

Deuxièmement, ces inégalités sont de nature transversale. C'est-à-dire que, par exemple, une femme, noire, pauvre, peu instruite, non hétérosexuelle, en situation de migration, etc. est soumise à plus d'inégalités (et donc à plus de vulnérabilité). Il est impératif de développer des stratégies, de mobiliser des solidarités, avec une intention de plus en plus personnalisée, afin d'aider les personnes à faire face à ces inégalités, et les autonomiser dans leurs projets de vie, au-delà du fait qu’il reste toujours la tâche de mener des luttes générales dans toute la société qui aboutissent à la fin de tout privilège d'une personne sur une autre.

LA TECHNOCRATIE, UNE FORME D'OPPRESSION

Nous vivons la quatrième révolution industrielle, une société de la connaissance est en train de se construire dans le monde. Mais si nous considérons le savoir comme un bien que l'on possède ou non, et à partir duquel on accède aux privilèges qu'il procure, et non comme un processus dans lequel nous sommes tous participants à sa construction, ce savoir devient alors une forme d'oppression.

Les gens ne valent pas pour ce qu'ils savent, nous devons bannir l'idée bien enracinée selon laquelle « ce sont ceux qui savent qui doivent parler » et écouter tout le monde, car chacun a quelque chose à apporter à la résolution des problèmes. L'expertise est importante, mais ce sont précisément les habitants d'une communauté qui ont beaucoup à dire pour identifier et rechercher – à partir d’eux-mêmes – les moyens de résoudre leurs propres problèmes.

Nous devons également éviter toute prédisposition dans l'interaction avec les gens. Toujours, partout, vous trouverez un interlocuteur pour votre message. Ne pas impliquer les bénéficiaires des solutions parce que la conception ou la mise en œuvre des solutions est trop complexe est une grosse erreur.

AGENTS DE SA PROPRE CROISSANCE

Une société véritablement transformée vers l’émancipation est une société dans laquelle ses habitants sont autonomisés dans la réalisation de leurs projets de vie, dans laquelle ils sont acteurs de leurs propres changements. Il est vrai que l'État, dans l'exercice de ses fonctions, a créé diverses institutions dont le devoir est d'organiser et d'avoir un impact positif sur les différents aspects de la vie en société, afin de rendre la coexistence viable et de créer les conditions pour que la majorité des projets de vie puissent se développer.

Cependant, l'État et le gouvernement, sous la direction politique du Parti, laissent ouvertes (avec le besoin constant de se réinventer et de se perfectionner) des voies pour canaliser l'inventivité et l'élan personnel qui peuvent aboutir à de meilleures conditions de vie et à la réalisation des rêves individuels ou collectifs.

Il faut chercher ces voies (et en proposer et créer d'autres) pour canaliser les forces d'une communauté et les impliquer dans la réalisation de toutes ces aspirations qu’il sera possible de réaliser, ou du moins de promouvoir, de manière immédiate ou planifiée (mais sans jamais renoncer à la vocation de changement émancipateur et d'amélioration de la vie des personnes) ; il ne suffit pas de s'armer d'une forme d'assistance à outrance ; la question n'est pas d’aller « résoudre les problèmes » des habitants d'une communauté.

Nous parviendrons à changer les conditions de ce quartier (qui est, en fin de compte, notre quartier) si nous introduisons des mécanismes plus efficaces de participation et de contrôle populaires, des schémas coopératifs de quartier pour la production et la distribution d'aliments, la génération de biens et services nouveaux, la collecte des déchets, l'attention à la population à risque ; en général, si nous encourageons le déploiement de la créativité la plus large pour transformer les conditions de vie de ces communautés défavorisées.

Ici, l'impulsion institutionnelle devra être combinée avec la participation active des habitants, car les gens ne se sentiront pas identifiés au projet révolutionnaire s'ils n'ont pas l'impression de le construire de leurs propres mains.

LA CULTURE EST LA PREMIÈRE CHOSE À SAUVER

Nous sommes face à des situations économiques complexes qui entraînent des difficultés à satisfaire les besoins essentiels. C'est une réalité incontournable. Tout aussi réelle que le fait qu'il n'existe pas de baguette magique qui apporterait une solution rapide et définitive à ces difficultés.

Mais lorsque nous parlons de conditions de vulnérabilité sociale, nous ne parlons pas seulement de revenus économiques ou d'accès à la nourriture, à la propreté, aux médicaments ou aux services de base tels que l'électricité ou l'eau (autant de problèmes urgents) ; cette vulnérabilité est aussi (et surtout) une question culturelle.

Demandons-nous combien parmi les problèmes que nous observons aujourd'hui à fleur de peau dans notre société sont liés à l'inégalité d'accès à la culture. Les initiatives culturelles menées dans les quartiers et qui en sont issues peuvent-elles offrir aux gens la possibilité de leur propre croissance ?

Un rapide survol de nos salles de classe universitaires (je parle pour La Havane, où je vis) nous permettra d'observer les disparités déjà connues en matière d'accès à l'enseignement supérieur, mais organisons-nous des Foires scientifiques dans ces communautés ? Pourquoi existe-t-il aujourd'hui des zones de la ville où la rareté de l'offre culturelle oblige les habitants à se déplacer constamment vers le centre urbain ? Que savons-nous du potentiel scientifique, technique et artistique de ces communautés où coexistent des populations aux niveaux d'éducation les plus divers ?

Dans chaque coin de cette Île, nous trouvons des traditions, une idiosyncrasie, des histoires dissemblables, des intérêts communs, des manières d'entrer en relation les uns avec les autres qui sont le patrimoine de ces populations. C'est là où la culture, dans son sens le plus large, peut avoir un impact. Encore une fois, on ne résout rien en appelant à un travail volontaire de plantation ou de distribution de nourriture avec des personnes « extérieures », et animé par des musiciens connus (au mieux, en direct, au pire, à travers un haut-parleur).

Les institutions et les projets culturels doivent donner vie aux communautés. Des concours de quartier, des compétitions sportives, des foires artisanales, des cours, des ateliers, des cycles de cinéma, des maisons d'études, des discussions, des activités qui stimulent la connaissance et l’intérêt pour les univers de la science et de la technologie, qui attirent et enthousiasment les enfants et les jeunes vers le travail de recherche. Tout cela avec la participation des habitants eux-mêmes à la conception et au développement des activités. Faire participer les habitants à leur propre croissance spirituelle et culturelle.

Le Héros de la République de Cuba et coordinateur national des Comités de défense de la Révolution (cdr), Gerardo Hernandez Nordelo, dans son intervention du 17 juillet 2021 à La Piragua, a déclaré : « La Révolution a toujours su qu'elle pouvait compter sur ses enfants dans les communautés les plus humbles, aujourd’hui, ces communautés doivent aussi savoir qu'elles peuvent compter sur la Révolution ». J'ai toujours pensé que nous ne pourrons compter sur elle que si nous la construisons constamment, car la meilleure défense de la Révolution, c'est de la construire chaque jour.