Il reprendra bientôt son travail de barman dans un restaurant, à moins d'un pâté de maisons du Saratoga. Le même uniforme qu'il portait ce jour-là et le même tablier attendent l'ordre de retourner à la tâche quotidienne. Cependant, il n'est plus le même.
Pour Aramis, il n'est pas si facile d'oublier. Une heure plus tôt, il était passé devant les portes de l'hôtel, rapidement, pour arriver tôt. Après avoir mis tout en place et à quelques minutes de l'ouverture, il est sorti – avec Guillermo, le serveur et les autres employés – pour déjeuner. Ils ont à peine eu le temps de poser l'assiette sur la table qu’ils ont entendu un grondement, qu'ils n’ont pas pu, à ce moment-là, identifier comme une explosion. Sans lumière dans l'établissement, ils ont descendu les escaliers. Tout n’était que fumée.
Ils ont couru. D'instinct, ils se sont dirigés vers l'école. Maman, maman, maman ! entendait-on au milieu des cris des enfants. Guillermo a porté deux enfants blessés à la tête ; Aramis en a emmenés quelques-uns par les portes du restaurant.
Il se souvient avec persistance de la jeune fille en uniforme de l’école technique, en état de choc, le nez, le chemisier et les jambes ensanglantés, pleurant et demandant des nouvelles de ses amis, avec lesquels elle se trouvait lorsque l'hôtel s'est effondré.
Les yeux ont aperçu ce qu'ils n'avaient jamais vu auparavant : des cadavres de personnes qui, juste un instant auparavant, déambulaient dans cette zone. Et la catastrophe s'empara irrémédiablement d'un environnement toujours coloré et animé par des voix quotidiennes, sereines, dispersées dans la foule, dénotant la vie.
La porte du restaurant s'est détachée, des lampes sont tombées sur les tables, les verres se sont brisés. Les employés, dont certains sont abasourdis, d'autres sans voix, ont été à la fois témoins, sauveteurs, marqués par une expérience sans précédent, extrêmement douloureuse.
Sans se détourner des informations, ni du choc qui les marquera longtemps, les jeunes gens du restaurant attendent d’être appelés à reprendre leur travail. Ils savent que les dégâts subis par leur immeuble ont été réparés, que tout sera bientôt prêt.
Mais une chose est différente. La partie de la ville où ils travaillent, celle qu'ils aiment, celle dont ils font partie, souffre encore. Ils seront bientôt de retour à leur poste de travail, dans le même uniforme et le même tablier qu'ils ont couvert de poussière dans leur quête pour sauver des enfants. Le Saratoga renaîtra de ses cendres. Quant à eux, témoins de la douleur, ils seront aussi les témoins de la couleur revenue, sans plus jamais être les mêmes. •








