
Pas plus tôt que le 15 avril de cette année, dans un article d'opinion paru dans le Star Tribune, Tim Reardon reconnaissait que dans le Minnesota, aux États-Unis, un demi-million d’étudiants avaient des problèmes de lecture.
Pour donner une idée visuelle du problème, Tim affirmait que si l'on alignait tous ces gens main dans la main, la file s'étendrait de cet État jusqu’à Chicago, soit un peu plus que la distance entre La Havane et Santiago de Cuba.
Mais le problème n'est pas seulement celui du Minnesota. Aux États-Unis, 66 % des élèves de CM1 ne savent pas lire correctement, selon les chiffres officiels, et 21 % de la population adulte est analphabète.
Revenons à ce chiffre : 21 % de la population adulte du pays le plus riche du monde est analphabète. Ce n'est pas nous qui le disons, ce sont leurs sources officielles.
85 % des jeunes qui sont confrontés au système judiciaire aux États-Unis sont des analphabètes fonctionnels, et 70 % des détenus n'ont pas atteint le niveau de scolarité du CM1, selon le même auteur.
« La relation entre l'échec scolaire et la délinquance, la violence et le crime est cimentée par les problèmes d'analphabétisme », affirme un rapport du Département de la Justice.
Il va sans dire que l'analphabétisme fonctionnel et l'inégalité sociale vont de pair, mais contrairement à ce qui est généralement avancé, le premier n’est pas la cause de la seconde, mais l'inverse. Penser que la solution sociale au problème de la pauvreté et de l'inégalité économique est l'éducation, c'est faire preuve d'ignorance, même si ce sont des personnes instruites qui l'affirment.
Un vieux dicton, maintes fois répété, dit que si l'on donne du poisson à un pauvre, on le nourrit un jour, et si on lui apprend à pêcher, on le nourrit pour toute la vie. L'adage serait-il vrai ?
Certes, éduquer implique une meilleure adaptation à la vie, mais éduquer en soi ne changera pas l'injustice sociale.
Dans ce monde capitaliste dans lequel nous vivons, si l'on enseigne à pêcher, mais que le contrôle du matériel de pêche reste entre les mains de la bourgeoisie, la personne éduquée finira par être plus rentable pour le capitaliste, car elle produira désormais plus de nourriture dont s'appropriera le propriétaire de la canne à pêche, de l'hameçon et du fil de pêche.
Ensuite, éduquer est un impératif croissant dans un monde de plus en plus technologique, mais pour ses hégémons, il s’agit d’éduquer uniquement dans la mesure où cela s’avère fonctionnel à la reproduction capitaliste, en ce qu’ils disposeront de la main-d'œuvre qualifiée dont ils ont besoin et du consommateur des avancées technologiques qui lui sont nécessaires pour les ventes.
Le premier cas n’a pas besoin d’éducation massive, mais plutôt qu’elle soit focalisée sur la création d'élites techniques ; le second cas n’exige pas des personnes éduquées à la technologie, mais des zombies accros aux technologies : des technozombies.
Il faut savoir qu’éduquer a un important effet non désiré : la personne qui lit est plus difficile à tromper et se trouve dans de meilleures conditions pour comprendre le monde. Et comprendre le monde est dangereux pour les pouvoirs qui le contrôlent.
Ensuite, rendre compatible la nécessité d'avoir des personnes éduquées et éviter la subversion de l'éducation passe par le contrôle du processus éducatif, afin de l'instrumentaliser en vue de reproduire le système sans le mettre en danger.
L'endoctrinement éducatif ne se produit pas lorsqu’à l'école on enseigne aux étudiants comment fonctionne la société, mais lorsque l'on ne le leur enseigne pas.
Car toute éducation comporte une composante d’endoctrinement. Ce qui rend cette composante valable, c'est, premièrement, si elle est accompagnée d'une éducation capable d'interpréter de manière analytique le monde objectif, par soi-même, et de ce fait les propres doctrines qui sont présentées. Deuxièmement, l'objectif de classe de cette éducation. Nous savons déjà que les capitalistes n'aiment pas être qualifiés de classe.
Les plans d'instrumentalisation de l'enseignement universitaire qui se sont imposés pendant la vague néolibérale, comme le processus de Bologne, alors omniprésent, et dont il est à peine question aujourd'hui, avaient pour objectif inavoué d’amputer l'enseignement supérieur de toute formation universaliste, et de le réduire à une simple compétence professionnelle.
La réduction du temps d'étude et la refonte des programmes afin d’éliminer tout ce qui ne contribuait pas à la « construction de compétences » étaient et demeurent des mécanismes d'endoctrinement derrière l'apparente désidéologisation des études.
À cela s'ajouta (s'ajoute) un processus bien conçu qui, derrière ladite « harmonisation » transnationale des matrices curriculaires et l' « internationalisation » de l'enseignement supérieur, se cachait (se cache) l'objectif de systématiser la fuite des cerveaux, afin de le rendre plus efficace.
Reconnaissons qu’ils ont su vendre le produit empoisonné avec succès, et cette pomme a été mordue bien plus souvent qu'on ne le souhaiterait.
L'idéal endoctrinant est de créer des universitaires ayant une vision étroite de leur cosmovision, capables de développer des avancées technologiques impressionnantes, mais incapables de comprendre la société et d'analyser, en connaissance de cause, les conséquences des avancées dont ils sont eux-mêmes les protagonistes : un Copernic techno-scientifique et un terraplaniste social.
Préoccupé par les conséquences sociales et économiques que le taux élevé d'analphabétisme fonctionnel entraîne pour le Minnesota, Tim Reardon s’interroge et argumente en détail sur la façon de sortir de l'impasse sans avenir que représente le fait d’avoir une population qui ne sait pas lire.
Il décortique la manière dont un autre pays s'est attaqué au problème et a réussi à le résoudre en un temps record, en utilisant relativement peu de ressources matérielles et en mobilisant toute la société pour atteindre l'objectif fixé.
Bref, Tim prend la campagne d'alphabétisation à Cuba comme un exemple explicite et central de ce qui devrait être fait aux États-Unis. Reardon nous rappelle justement que Cuba est une créatrice de leaderships, et non une copieuse des leaderships d’autrui.
Mais, Tim, la campagne d'alphabétisation est intervenue, inévitablement, associée à un processus de libération-transformation sans précédent.
Ici, où a eu lieu ce que vous décrivez avec admiration, nous l'appelons Révolution.








