ORGANE OFFICIEL DU COMITÉ CENTRAL DU PARTI COMMUNISTE CUBAIN

Lorsque nous voyageons par la route, nous traversons, l’un après l’autre, les espaces vivants de notre Histoire. Cintio Vitier évoque le « sens moral » que revêt la nature lorsqu’elle accueille les événements les plus marquants de l’Histoire nationale et engendre « la géographie des marches et des batailles, des victoires et des défaites ».

 
Voyager dans l’espace, c’est aussi voyager dans le temps, et les anniversaires viennent se croiser avec nos modestes vies.

  
Avant d’arriver à Guaimaro, où se réunirent les fondateurs de la première assemblée constituante cubaine, les rédacteurs de la Constitution de la Patrie – Carlos Manuel de Céspedes, Ignacio Agramonte, Salvador Cisneros Betancourt – un 10 avril 1869 –, et où, quelques jours plus tard, une femme privée de droit de vote, Ana Betancourt, fit entendre sa voix, nous nous arrêtons devant une stèle, face à un obélisque sombre et disgracieux : le lieu où fut signé le honteux pacte de Zanjon (1878). Début et fin d’une étape de luttes pour l’indépendance et la justice sociale, rejeté par Antonio Maceo à Baragua un mois plus tard, au nom de tous les Cubains. Un acte qui fut, selon Marti, « l’un des plus glorieux de notre Histoire ».
 

À propos de ce fait, Fidel déclara :

  
« Quand, dans des conditions extrêmement difficiles, il y eut un Zanjon, il y eut aussi un Baragua. Et ce qui demeura de notre Histoire, et ce qui nous permit de devenir un jour une nation indépendante, malgré les armées espagnoles d’abord, puis les armées yankees ensuite, ce ne fut pas le Zanjon, ce fut Baragua ! »

 
Un 24 février, comme aujourd’hui, des soulèvements éclataient simultanément dans de nombreuses localités du pays, et pas seulement à Baire, comme on l’a cru pendant des années, relançant la Guerre nécessaire pour l’indépendance. Peu après, le 11 avril, José Marti et Maximo Gomez débarquaient par Playita de Cajobabo.


Je ne peux m’empêcher d’évoquer les cérémonies organisées il y a plus de trente ans pour commémorer ces débarquements : celui d’Antonio et de José Maceo, aux côtés de Flor Crombet et d’une vingtaine d’autres patriotes à Duaba ; celui de Marti et de Gomez à Playita.


J’étais présent lors de la cérémonie, présidée par le commandant Juan Almeida, dans cet espace bref et intense, à l’image de l’Histoire de Cuba. L’émotion, tout comme le sel marin, s’incrustait dans la peau ; l’Hymne national et les paroles de souvenir de Balaguer résonnaient sur cette plage au ressac tumultueux, bordée de grands rochers, qui s’achève à quelques mètres du rivage par un imposant escarpement. Il existe des lieux sacrés que tout Cubain doit visiter.


Ce jour-là eut lieu un autre hommage, plus intime, auquel je n’ai pas participé. À la tombée de la nuit, Fidel est arrivé, brandissant le drapeau de Cuba, ses bottes de guérillero au bord de l’eau, le regard fixé sur cette mer agitée qui avait amené le plus grand homme de Cuba et d’Amérique. Une conversation entre un fils et un père, une rencontre fulgurante dans l’espace et le temps.


Oui, l’Histoire de Cuba est brève et intense. Elle n’affiche ni la patience des cultures anciennes, ni la clôture hermétique des processus qui couvent à feu doux. Ce qu’elle est : une conquête au fil de la machette. Fille d’esclavagistes et d’esclaves, de colonisateurs et de colonisés, d’étrangers venus ou amenés de force, d’aventuriers et de rêveurs, la cubanité fut une construction hérétique, une rébellion inattendue. Retamar l’appela Caliban, s’appropriant le symbole créé par Shakespeare, dans La Tempête, car dans la langue que nous enseigna Prospero – le colonisateur qui « civilise » Caliban, le colonisé – celui-ci maudit le père oppresseur. Une culture forgée dans la résistance, chaque coup, chaque baiser, chaque rêve furent absorbés et adaptés aux circonstances.


Cet état de perpétuelle effervescence, comme le signalait Ortiz, est à la fois sa force et sa faiblesse : elle ne se fige pas, certes, mais sa forge inachevée nous expose.


Si les peuples millénaires ne livrent qu’une fine couche d’apparences aux cultures qui tentent de les coloniser, car sous cette surface demeure un noyau impénétrable, le Cubain – peuple nouveau selon Darcy Ribeiro – ouvre sa peau à l’étranger, qui est aussitôt absorbé. Le métissage n’est pas seulement affaire de peau, mais d’âme.


Je l’avoue, je n’ai pas bien compris Cintio Vitier lorsqu’il affirma, en 1994, que la cause de l’exode provoqué par le double blocus de ces années-là résidait dans l’absence de la parole de Marti dans l’âme de ceux qui partaient.


En Marti se trouvaient le temps et l’espace de la Patrie ; en lui se personnifiait l’intensité d’une histoire brève comme son corps, mais grande, immense même, comme son œuvre. Cuba n’a pas de passé : son histoire est présent et avenir. Si tu ne la connais pas, autrement dit, si tu ne te connais pas, tu n’as pas de racines pour grandir.


C’est l’histoire d’une nation engendrée par le colonialisme, à 90 milles de l’espace où, simultanément, naissait l’impérialisme. Marti le vit et le comprit : il consacra sa vie à renverser la tyrannie espagnole, pressé d’empêcher que les États-Unis ne s’abattent sur nos terres d’Amérique.
Le 16 avril 1961, autre date décisive, à l’intersection de rues havanaises, la Révolution proclamait son caractère socialiste, son indépendance définitive et, trois jours plus tard, le 19, infligeait à Playa Giron la première défaite militaire de l’impérialisme.


La Révolution, passée de l’anticolonialisme à l’anti-impérialisme, qui avait ressuscité Marti et la Patrie, lors du centenaire de sa naissance, affronte aujourd’hui, après 67 ans de résistance héroïque et créative, une tentative renouvelée d’asphyxie et les menaces de guerre de son puissant voisin, qui ne s’est jamais résigné à la défaite.


Mais cette fois encore, nous ne laisserons mourir ni Fidel, ni la Patrie, en ce centenaire de sa naissance, aujourd’hui, alors que tous deux, Marti et Fidel sont plus vivants que jamais.
Le peuple cubain aime la paix, l’indépendance ; il est fier de son passé, de ses conquêtes. Et il se grandit face aux défis, comme en ce 24 février.


Pour le redémarrage de la Guerre nécessaire, qui devait être brève comme l’éclair et empreinte d’amour – que l’on me pardonne le paradoxe – car elle n’était pas dirigée contre le peuple espagnol, pas plus qu’elle ne le serait aujourd’hui contre le peuple étasunien, mais contre leurs gouvernements tyranniques qui prétendaient et prétendent soumettre la Patrie, Marti a compté sur un peuple auquel « les dons supérieurs » n’ont pas manqué : « la constance, l’abnégation et l’union ».


L’arrivée de Marti par Playita – « Saut. Grande joie », écrivit-il dans son dernier Journal en foulant la terre cubaine – fut le début d’un parcours qui passe par la maisonnette de Salustiano, dont  Fidel fit la connaissance plus tard (instant magique capté par les caméras de Santiago Alvarez), s’arrête à La Mejorana et s’achève à Dos Rios, tous, sur le point de commémorer son 131e anniversaire.


Nous avons également vécu ce centenaire de Marti, celui de sa mort physique, lorsqu’il est revenu à nouveau à l’invocation de la Patrie pour nous rappeler que nous n’étions pas des naufragés d’un socialisme défaillant, mais les protagonistes d’un socialisme enraciné, anti-impérialiste, rationnel et sensible, né de la poésie. Un socialisme naturel, et non issu d’une érudition factice.


Le saut qui semblait simple, de la barque sur le sable de la plage, était en réalité un bond au-dessus de l’infini de l’Histoire, au-delà de l’impossible : ce fut à jamais le saut de la poésie.


Parmi tant de dates gravées dans le corps de la Patrie, qu’elles soient centenaires ou récentes, grandes ou apparemment modestes, parmi tant de héros qui nous ont précédés et qui nous succéderont, femmes et hommes de grandes vertus et de grands défauts, qui ne se sont arrêtés ni devant les trahisons ni devant les échecs, qui ont disputé chaque victoire, même si elles n’étaient pas toujours comprises, Cuba se souvient aujourd’hui de ce 24 février 1895, car il marque le recommencement de l’épopée indépendantiste, de la guerre que Marti conçut et organisa, et dont les préceptes furent finalement accomplis en 1959. « Marti te l’a promis, et Fidel l’a réalisé », écrivit le poète.


Ce n’est pas une histoire idyllique : chacun est allé aussi loin qu’il a pu, aussi loin que ses conditions de classe ou ses capacités le lui ont permis. Mais la Patrie ne s’est pas arrêtée. Et entre tous, y compris ceux qui ont abandonné, s’est dessinée peu à peu la voie, l’unité laborieusement atteinte en 1959 autour du projet de nation le plus radical.


Certains tenteront de nous faire oublier, mais un simple voyage sur les routes nous ramènera le temps et l’espace, la géographie morale de ce que nous avons été et ce que sommes, de ce que nous serons.