ORGANE OFFICIEL DU COMITÉ CENTRAL DU PARTI COMMUNISTE CUBAIN
Don du projet Hatuey à l’hôpital Juan Manuel Marquez. Photo: Ricardo López

Le « Bonjour » est devenu un rituel familier pour Lisnatali et Anyeli. Elles ont respectivement 17 et 16 ans et, même si elles se connaissent depuis peu, elles sont unies par une expérience « terriblement douloureuse » qu’elles affrontent pourtant avec autant de courage que d’optimisme. Et ce sont là, sans aucun doute, leurs traitements les plus efficaces.

La plus âgée a été la première à être hospitalisée. Il y a à peine un mois – après être passée par plusieurs centres – on lui a diagnostiqué, à l’Hôpital pédiatrique universitaire Juan Manuel Marquez, un lymphome de Hodgkin de type sclérose nodulaire. « Depuis son arrivée ici, ils lui ont tout fait : radiographie, tomodensitométrie, biopsie, myélogramme, en moins de 15 jours. L’attention est particulière, dans la salle de Médecine générale, en Chirurgie, ici », assure sa mère, l’espoir brillant dans ses yeux.

La plus jeune souffre d’une môle hydatiforme – un trouble de la grossesse associé à une forme de cancer. Lorsqu’elle l’a appris, la première chose qu’elle a voulu savoir, c’est si elle perdrait ses cheveux avec les chimiothérapies. « Quand j’ai entendu “oui”, je me suis effondrée. Je ne pouvais pas retenir mes larmes, j’ai eu très peur. Avant d’être hospitalisée, ma mère m’a coupé les cheveux ». Sa grand-mère et sa mère ont également coupé les leurs. Elle pensait que les traitements l’affecteraient psychologiquement, mais les médecins et les infirmiers ne laissent pas « le moral baisser » et font l’impossible pour éviter toute douleur .

L’une souhaite étudier la psychologie, pour elle-même, pour se comprendre et s’aider. Et oui, comme on dit à Cuba, « cela lui vient naturellement ». Elle a su encourager sa compagne de chambre lorsque ses cheveux – comme les siens – ont commencé à tomber. « C’est exotique ! », lui a-t-elle dit. L’autre étudie les soins infirmiers. « Quand je suis arrivée, je savais déjà ce qu’ils allaient me faire. Et quand ils l’ont su ici, ils m’ont associée à toutes les décisions ». Sa volonté face à ce qu’elle traverse aujourd’hui, sa détermination à vivre, ont beaucoup à voir avec l’amour pour la profession qu’elle souhaite terminer d’étudier. « Dès que je sortirai, je retournerai à mes études, faire des gardes, aider », affirme-t-elle avec une détermination incontestable.

Lisnatali et Anyeli partagent une expérience « terriblement douloureuse » qu’elles affrontent pourtant avec courage et joie. Photo: Ricardo López

DU CÔTÉ DE LA BLOUSE

C’est aussi la vocation, en ces moments où il est extrêmement difficile de trouver un équilibre entre les difficultés personnelles et professionnelles, qui pousse les spécialistes cubains de la santé à rester à leur poste. C’est une conviction défendue par le docteur Andy Hernandez Alvarez, spécialiste en oncologie clinique pédiatrique et chef de ce service à l’hôpital Juan Manuel Marquez.

« Le professionnel qui fait front mérite le respect. Nous avons choisi de rester. Je crois qu’il serait plus facile de s’occuper des problèmes qui nous affectent personnellement, mais nous qui aimons ce que nous faisons et qui le ressentons au plus profond de nous-mêmes, nous ne pouvons pas abandonner les patients. Et y parvenir, c’est très difficile : se rendre au travail, les transports, l’épuisement physique et psychologique, les heures de mauvais sommeil ».

Reporter des interventions chirurgicales, allonger les listes d’attente, fragmenter les services médicaux parce que les spécialistes ne peuvent pas se rendre sur place sont quelques-unes des mesures qui ont dû être prises dans cet hôpital après le renforcement du blocus et le resserrement de l’étau pétrolier qui pèse sur le pays.

« Que faisons-nous lorsque nous devons monter un patient jusqu’au 7e étage, alors que le  Système électrique national vient de s’effondrer ? Le porter dans nos bras et gravir les escaliers. ». Voilà la réalité que les informations de "l’autre côté" ne montrent pas », souligne Hernandez Alvarez.

Cet hôpital est un centre national de référence dans des services tels que la neurochirurgie, l’onco-hématologie, la psychiatrie, les soins intensifs et la néonatologie. C’est le seul service pédiatrique qui accueille les patients brûlés ; il dispose de la plus grande salle d’onco-hématologie du pays et de l’unité de soins intensifs pédiatriques la plus importante de la capitale. « Nous sommes un pilier de la pédiatrie ».

Même si, de l’extérieur, l’oncologie suscite la crainte, pour lui ce n’est pas une discipline particulièrement difficile. « Il existe des spécialités plus complexes. Chaque professionnel perçoit les choses selon son propre point de vue », affirme-t-il. Et d’ajouter : « Pour le comprendre, il faut tenir compte que j’ai été moi-même patient en oncologie pédiatrique à l’âge de 13 ans. Je sais ce que signifie être de l’autre côté de la blouse. Et c’est ce qu’aucun médecin ne doit oublier : l’empathie ».

C’est de cette expérience personnelle qu’est née sa vocation. « J’ai toujours voulu être médecin ; enfant, je voulais être vétérinaire. Puis j’ai pris conscience des maladies, de toutes leurs complications, et j’ai compris que je voulais être médecin, précisément pour aider ceux qui se trouvaient dans la même situation que moi à ce moment-là ».

ENGAGEMENTS

C’est ce sentiment d’appartenance qui fait que, lorsque l’aide parvient à se frayer un chemin dans des temps d’asphyxie, le seul mot qui décrit ce que ressent le personnel de l’hôpital est « soulagement ». Car « rien n’est plus satisfaisant que de disposer du médicament. Le soulagement vient du fait de savoir que l’on peut traiter, que l’on peut continuer, que l’on peut lutter et, surtout, que l’on peut faire en sorte que le patient survive ».

C’est ce qu’ils ont ressenti lorsque le projet Hatuey (Health Advocates in Truth, Unity and Empathy – Défenseurs de la santé dans la vérité, l’unité et l’empathie) a apporté un don spécial à cet établissement.

Telle une métaphore de la protection de la tendresse de l’enfance face à la fragilité de la vie, des médicaments cytostatiques, des antibiotiques, des antiémétiques, du matériel médical jetable… surmontés de jouets, occupaient les tables.

Parallèlement, le docteur Andy expliquait – comme si sa propre vie dépendait de ces dons – l’importance de l’arrivée de ces ressources issues de la bonne volonté et du sacrifice de nombreuses personnes qui aiment Cuba depuis différentes régions du monde.

« C’est une réalité qui nous frappe. Nous continuons à fonctionner. Nous n’avons pas interrompu les services, mais savez-vous ce que cela signifie d’être un enfant d’un an et de ne cesser de vomir à cause de la chimiothérapie, sans disposer des médicaments qui permettraient d’atténuer les effets indésirables ? Il ne s’agit pas seulement de sauver, mais aussi de soigner et de préserver la qualité de vie du patient. Un patient qui tolère les effets indésirables supporte davantage de traitements et se maintient dans un meilleur état moral.

Et il conclu : « Je ne veux pas que vous gardiez ces informations pour vous, je veux que vous les partagiez. Ce n’est pas seulement un acte de solidarité, c’est un acte d’humanité. Vous représentez ce que devrait être l’Humanité ».

À ces paroles, la docteure de Miami, Nadia Marsh, membre du projet Hatuey, a répondu :

« Vous nous remerciez, mais je voudrais remercier les professionnels de la santé de Cuba : vous êtes pour nous une source d’inspiration. Nous sommes ici parce que vous êtes un exemple pour le monde.

« Avant de venir, j’ai parlé à mes collègues à l’hôpital et ils m’ont dit qu’ils couvriraient mes responsabilités. Ce ne sont pas des militants, ce sont des médecins ordinaires, mais la majorité des personnes aux États-Unis est opposée au blocus et à l’asphyxie imposée par l’empire.

« Mes collègues savent ce que vous avez accompli au niveau international. C’est un travail héroïque. Cela nous donne de la force pour continuer la lutte. Nous voyons que, malgré le blocus et le manque de ressources, un peuple peut accomplir beaucoup lorsqu’il pense réellement aux autres. »

La solidarité avec Cuba peut sembler quelque chose de nouveau, mais elle n’est pas récente. Elle renaît depuis plusieurs années, car ceux qui la pratiquent savent que le blocus impérial n’est pas non plus une mesure récente.

David Paul, infirmier à San Francisco, en Californie, emportera avec lui, à son retour, « un engagement » : non seulement faciliter une nouvelle aide matérielle, « nécessaire et méritée », mais aussi sensibiliser la population à cette réalité. Et il s’interroge : « Que diront-ils dans nos pays lorsque nous expliquerons que le blocus empêche l’entrée de ce qui est nécessaire à la vie de nos familles ? Nous sommes engagés à poursuivre la lutte », affirme-t-il.

Le docteur Andy remercie et prend congé des membres du projet Hatuey. Il regarde sa montre. Il monte les escaliers jusqu’au 7e étage. Il transpire. Il parcourt les couloirs aux peintures usées représentant des dessins animés. Le bâtiment de l’hôpital n’est pas en parfait état. Il y a d’autres priorités. « Nous ne sommes pas une structure, nous sommes un cœur vivant, qui bat. » Et il le sait-il.

Il poursuit son parcours dans un labyrinthe de couloirs et de salles. Il s’enquiert de ses patients en chimiothérapie ambulatoire. Il continue. Il entre dans la première salle d’hospitalisation : Lisnatali et Anyeli sourient aux côtés de leurs mères ; on leur a apporté un jeu de petits chevaux, comme aux autres enfants qui ne peuvent pas sortir. Il respire, ouvre la porte : son « Bonjour » ressemble à une invitation à la vie.

« Ce n’est pas seulement un acte de solidarité, c’est un acte d’humanité. Vous représentez ce que devrait être l’Humanité ». Photo: Ricardo López