ORGANE OFFICIEL DU COMITÉ CENTRAL DU PARTI COMMUNISTE CUBAIN
Photo: Granma Archive

Qui étiez-vous ? Qui étaient Alicia, Deborah, Monica, Mariela ? Vous qui parliez peu et disiez tant, et dont la voix étreignait. Vous : la femme d’un seul amour, de tous les amours.

Sur quel sol vous êtes-vous assise pour raccommoder l’uniforme déchiré d’une milicienne sans chaussures ? Qui vous a jamais entendue dire « je suis fatiguée » ? 


Comment mesurer la stature d’une femme qui aurait pu poursuivre son métier d’ingénieure, dans son Santiago des bonnes familles, et qui choisit au contraire la montagne, le fusil, la nuit éternelle de la clandestinité ? Sur quelle balance peser le courage de celle qui fut combattante de l’Armée rebelle et qui, après la victoire, ne cessa pas de lutter avant que les femmes n’aient leur propre voix ?


La fatigue lui mordait-elle les os lorsqu’elle fondait des jardins d’enfants pour que les ouvrières n’aient pas à choisir entre le pain et le sein ? Éprouvait-elle du vertige en parlant à l’homme de la campagne qui croyait que la femme était une propriété ? Ou avait-elle appris, comme apprennent les rivières, que la patience érode jusqu’à la montagne la plus dure ? 

PhotPPhoto: Granma Archive


Où gardait-elle la tendresse pour être, à la fois, la dirigeante exigeante qui n’admettait aucun recul dans la loi du divorce et l’amie qui, à l’aube, portait le café à celles qui veillaient leurs morts ? Comment faisait-elle tenir en un seul corps la guérillera qui enterra des compagnons dans la Sierra et la mère qui souffrait pour chaque enfant cubain frappé par la cruauté du blocus ? 

Ni rang ni décoration n’expliquent Vilma. On ne l’évalue pas à ses fonctions : elle fut « présidente des femmes », certes, mais elle fut aussi celle qui demandait qu’on l’appelle sans titre, celle qui s’irritait si l’on mettaient des fleurs sur la table, celle qui interrompait une réunion pour demander à une paysanne le nom de sa fille. 

Quel est le pouvoir d’une loi si elle n’est pas accompagnée d’une main qui la signe et qui la défende ensuite avec acharnement dans chaque quartier, dans chaque usine, dans chaque école ? Vilma ne légiférait pas depuis un bureau : elle s’asseyait sur la terre battue des bateys (habitations ouvrières dans les sucreries), respirait la fumée des bougies dans les maisons de planches, pleurait avec celles qui avaient perdu des enfants à la guerre…

Photo: Liborio Noval


Où placer maintenant, nous qui sommes venues après, son exemple et son absence ? Il faudra continuer à tisser, comme elle, sans attendre d’applaudissements. Il faudra être dures comme elle l’était face à l’injustice, et douces avec celui qui souffre. Il faudra apprendre ce métier difficile : être révolutionnaire sans cesser d’être humaine, être mère de tous sans oublier l’étreinte d’un seul.
Qu’aurait pu faire le temps contre Vilma : elle n’était pas le temps, mais racine. Et les racines ne meurent pas : elles nourrissent.