• Il en fait pas de doute que Fidel Castro fut le disciple le plus accompli des idées et de la praxis révolutionnaire de José Marti. Ce ne fut pas une simple coïncidence historique : le leader de la Révolution cubaine fit siennes les idées martiniennes de manière consciente et engagée.
Il le confirma en 1985 dans ses conversations avec Frei Betto : « Moi, avant d’être un communiste utopique ou marxiste, je suis martinien ; je le suis depuis le lycée : je ne dois pas oublier l’immense attraction exercée par la pensée de Marti sur nous tous, l’admiration pour Marti. »
En mars 1949, lorsque des marines yankees profanèrent la statue du Héros national dans le Parc Central, à La Havane, Fidel Castro fut l’un de ceux qui dirigèrent la protestation indignée devant l’ambassade des États-Unis ; en 1953, il désigna Marti comme l’auteur intellectuel des assauts contre les casernes Moncada et Carlos Manuel de Céspedes ; dans sa plaidoirie d’autodéfense connue sous le titre L’Histoire m’acquittera, il dénonça le fait qu’on l’avait empêché de consulter les œuvres de Marti, mais que cela n’avait aucune importance, car il portait « dans son cœur les doctrines du maître » ; le premier front de la Sierra Maestra, dirigé par Fidel, porterait le nom de José Marti.
Ce ne sont là que quelques touches illustrant la très profonde vocation martinienne de Fidel, quelque chose qui semblait génétique. Aujourd’hui, le leader de la Révolution repose pour toujours auprès de l’Apôtre au cimetière Santa Ifigenia, à Santiago de Cuba, sous une pierre évoquant la célèbre phrase martienne que Fidel transforma en l’une des maximes fondamentales de son existence : « Toute la gloire du monde tient dans un grain de maïs. »
Tous deux furent profondément humanistes, anticolonialistes et anti-impérialistes, mais jamais antiétasuniens ; leur politique envers la nation du Nord fut toujours fondée sur la force des idées et des principes, jamais sur les haines ou les fanatismes.
(…)
Avec des « yeux de juge », ils surent distinguer les deux États-Unis : celui de Lincoln et celui de Cutting. Du premier, ils reconnurent les vertus et les valeurs culturelles ; du second – que Marti alla jusqu’à qualifier de « Rome américaine » ou d’« aigle redoutable » – ils critiquèrent non seulement les aspects politiques que nous connaissons le plus, mais aussi le mode de vie étasunien qui exalte la violence, l’irrationalité et le culte démesuré de l’argent. Et il faut dire que l’une des premières similitudes que nous trouvons entre Marti et Fidel réside précisément dans l’immense travail idéologique qu’ils menèrent afin de décoloniser la pensée qui, depuis notre région, présentait le Nord comme le modèle à imiter.
Et une fois les États-Unis à Cuba, qui les en fera partir ?
L’une des grandes préoccupations de José Marti face à l’impérialisme étasunien alors naissant fut la possibilité que celui-ci trouve un prétexte, un moyen, pour lancer une intervention contre Cuba et qu’ainsi soit compromise l’indépendance cubaine, garante de l’équilibre dans les Amériques et dans le monde.
D’où la nécessité, selon lui, d’une guerre « brève et directe comme l’éclair », qui empêcherait à temps les États-Unis de s’étendre aux Antilles. « Et une fois les États-Unis à Cuba, qui les en fera partir ? », avait écrit Marti à Gonzalo de Quesada dès 1889.
D’où, selon lui, la nécessité d’une guerre « brève et directe comme l’éclair », capable d’empêcher à temps l’expansion des États-Unis dans les Antilles. « Et une fois les États-Unis à Cuba, qui les en fera partir ? », avait écrit José Marti à Gonzalo de Quesada dès 1889.
Quelque temps plus tard, il l’avertissait : « Au-dessus de notre terre, Gonzalo, plane un projet plus ténébreux que tout ce que nous connaissons jusqu’à présent, et c’est celui, inique, de forcer l’Île, de la précipiter dans la guerre, afin d’avoir un prétexte pour y intervenir et, sous couvert de médiateur et de garant, de s’en emparer. Il n’existe rien de plus arrogant dans les annales des peuples libres, ni de malveillance plus froide. »
Ce fut également l’une des grandes obsessions de Fidel : éviter par tous les moyens possibles un scénario susceptible de faciliter ou de stimuler une intervention des États-Unis à Cuba, lequel volerait la victoire des rebelles face à la tyrannie batistienne.
Dans les derniers mois de 1958, ce danger s’accrut après plusieurs incidents manifestement fabriqués par le dictateur Fulgencio Batista et l’ambassadeur yankee, dans le but de provoquer une situation qui conduirait à l’intervention des marines à Cuba.
La stratégie martinienne fondée sur la prise en compte du rapport de forces ainsi que des conditions objectives et subjectives avant d’afficher ouvertement ses objectifs révolutionnaires les plus radicaux fut également suivie par Fidel Castro afin d’éviter l’hostilité prématurée du gouvernement des États-Unis :
« Il a fallu le faire en silence, et presque indirectement, car certaines choses, pour être accomplies, doivent demeurer occultes, et si elles étaient proclamées pour ce qu’elles sont, elles soulèveraient des obstacles trop redoutables pour atteindre le but recherché », écrivait José Marti à son ami Manuel Mercado quelques heures avant de mourir au combat le 19 mai 1895.
Après le triomphe révolutionnaire de 1959, l’habileté du leader de la Révolution cubaine à éviter toute circonstance qui pourrait servir de prétexte à une intervention militaire des États-Unis sur l’Île devint encore plus manifeste.
(…)
Dans sa conception révolutionnaire, Fidel a toujours considéré le processus cubain comme faisant partie d’une Révolution plus vaste, celle qui devait se produire dans toute l’Amérique latine et les Caraïbes. D’où sa solidarité constante et son soutien aux mouvements de libération de la région, ainsi que sa dénonciation de chaque acte d’ingérence yankee.
Cette position découlait d’abord d’un sentiment d’identité et d’un devoir historique incontournable, mais aussi d’une nécessité stratégique pour préserver et consolider la Révolution cubaine.
Surtout si l’on tient compte du fait que, depuis le XIXᵉ siècle, le principal ennemi commun de la véritable émancipation des peuples situés au sud du Rio Bravo était – et demeurait – les États-Unis, qui en de nombreuses occasions utilisèrent avec succès, à leurs propres fins, la maxime « diviser pour régner », une stratégie qu’ils appliquèrent jusqu’à nos jours. Avant même 1959, Fidel Castro était parvenu à cette compréhension et l’avait démontré par des actions concrètes dans lesquelles il alla jusqu’à mettre sa propre vie en danger au cours de ses luttes étudiantes universitaires.
Fidel intégra le comité pour l’indépendance de Porto Rico, le comité pour la démocratie dominicaine ; il participa en 1947 à l’expédition avortée de Cayo Confites contre le dictateur dominicain Rafael Leonidas Trujillo, ainsi qu’aux événements connus sous le nom de Bogotazo, où il partagea le destin du peuple colombien qui affrontait les forces réactionnaires qui avaient assassiné le leader populaire Jorge Eliécer Gaitan.
De plus, dès cette époque, il s’était prononcé en faveur du droit des Panaméens à la souveraineté sur le canal interocéanique et de celui des Argentins sur les Îles Malouines.
Toutefois, après le triomphe de janvier 1959, la vocation intégrationniste de Fidel Castro devint plus explicite dans de nombreuses déclarations publiques. Ses idées, la vaste expérience accumulée au fil des années, ainsi que les transformations constantes du contexte international, contribuèrent à façonner progressivement sa pensée. C’est ainsi que, lors de la 4e Rencontre du Forum de São Paulo, tenue à La Havane en 1994, il déclara notamment, parmi de nombreuses réflexions liées à cette question fondamentale :
(…)
« Que pouvons-nous faire de moins et que peut faire de moins la gauche d’Amérique latine que de créer une conscience en faveur de l’unité ? Cela devrait être inscrit sur les drapeaux de la gauche. Avec socialisme ou sans socialisme. Ceux qui pensent que le socialisme est une possibilité et veulent lutter pour le socialisme, mais aussi ceux qui ne conçoivent pas le socialisme, même en tant que pays capitalistes, nous n’aurions aucun avenir sans l’unité et sans l’intégration. »
David face à Goliath
Il est vrai que l’équilibre international auquel aspirait José Marti dans les Antilles fut brisé à partir de 1898, avec l’intervention des États-Unis à Cuba, lesquels à partir de ce moment-là, commencèrent à construire leur hégémonie dans le monde.
Mais, par un paradoxe de l’histoire, la Révolution cubaine triomphante de 1959, profondément enracinée dans la pensée martinienne et dirigée par Fidel et le Mouvement du 26 Juillet, rouvrit une voie vers la seconde et définitive indépendance de l’Amérique latine et les Caraïbes et, avec elle, vers l’équilibre du monde auquel aspirait l’Apôtre. Autrement dit, c’est précisément là où les États-Unis avaient commencé à construire leur empire qu’allait naître, en 1959, la possibilité et l’espoir de son effondrement.
Après 150 ans de lutte du peuple cubain pour son indépendance et 60 ans depuis le triomphe révolutionnaire de janvier 1959, le peuple cubain conserve le privilège de pouvoir compter sur la pensée de José Marti et de Fidel Castro à propos des États-Unis.
Assumer de manière créative cet héritage nous permettra, aujourd’hui comme demain, de continuer à être le David qui, depuis des décennies, a vaincu le Goliath qui, sous ses différentes formes politiques, que ce soit par la force ou par la séduction, n’a jamais renoncé à tenter de détruire le processus révolutionnaire cubain. •
*Docteur en sciences historiques. Extraits de l’article « Marti et Fidel face aux États-Unis », publié sur le portail de la Présidence de Cuba le 18 mai 2019.








