ORGANE OFFICIEL DU COMITÉ CENTRAL DU PARTI COMMUNISTE CUBAIN
Raul Castro aux côtés de sa mère Lina Ruz, sur une photo de famille. Photo : avec l’aimable autorisation du Centre Fidel Castro Ruz

Madame Lina Ruz
Biran, Oriente, 18 septembre 1953
Très chère mère,
Je veux que ces lignes, les premières que j’écris depuis une prison, soient pour toi, la femme qui m’a donné la vie dans la douleur, et chez qui cette douleur ne cesse pas avec la naissance du fils, mais accompagne l’un et l’autre à travers le monde ; et j’ai à peine parcouru cette courte distance de ma vie sans que, à de brefs intervalles, ne surgisse le faux pas qui te fera souffrir. Voilà des mois que tu ne m’as pas vu, et alors que je pensais te retrouver pour te raconter les merveilles que j’avais vues en terres étrangères et te remettre quelques cadeaux que des mains fraternelles m’avaient offerts, j’ai entendu le cri de ma patrie en agonie : le devoir m’a appelé, et la réalité fut bien triste.


Nous nous sommes retrouvés et nous avons à peine parlé ; une grille aux barreaux épais nous séparait, ne nous laissant presque pas nous embrasser, et nous n’avons échangé que quelques mots au sujet de la santé de mon père. Nous n’avons rien dit de plus. Pour les regards indiscrets, ce ne fut qu’un moment émouvant, mais seul vous et moi  en avons compris la grandeur. Sans parler, nous nous sommes compris, et d’un regard nous nous sommes raconté, en un instant, nos vies.


Vous m’avez vu naître, rouge et braillard ; puis faire mes premiers pas, m’endormir n’importe où ; plus tard, joueur et espiègle, me cachant dans les armoires et les malles ; et enfin vous m’avez vu assis sur les marches d’une école, pleurant le visage entre les mains, parce que c’était la première fois que nous étions séparés, alors que je n’avais que cinq ans. De la même manière, moi aussi je vous ai vue : travaillant comme toujours, comme le jour où je vous ai connue, vous privant de tout pour satisfaire les besoins et les caprices des autres ; je vous ai vue inquiète lorsque vous ne pouviez pas répondre à l’une de mes demandes, et je vous ai vue marcher, infatigable comme toujours, d’un côté à l’autre, parlant d’un ton énergique et avec des mots francs… Et maintenant je vous avais devant moi, parlant peu et à voix basse, deux larmes au bord des yeux et un nœud dans la gorge. Et à cet instant, j’ai haï, j’ai maudit et j’ai aimé. J’ai haï les misères humaines, j’ai maudit le malheur de ma patrie, et je vous ai aimée plus que jamais, car en cet instant j’ai vu, reflété sur votre visage, la douleur de toutes les mères de mes compagnons morts 


j'ai su qu'il y a quelques jours, vous avez tenté de me voir et que vous avez pleuré parce qu'on ne vous l’a pas permis ; en l'apprenant, j'ai souffert, et c'est pourquoi je vous demande et vous supplie maintenant de m’accorder cela : ne venez pas ici tant que les visites ne seront pas autorisées ; et si elles ne l'étaient jamais, je vous jure que je préfère mourir et ne jamais vous revoir, plutôt que de vous voir humiliée et mendiant des faveurs auprès de personnes qui ne tiennent pas compte de votre grandeur en tant que femme et en tant que mère. Je sais que pour ses enfants une mère est capable de tout, sans tenir compte du sacrifice. Moi, je veux seulement que vous vous montriez courageuse. Je te demande également de ne pas venir au procès, car je ne crois pas que cela soit nécessaire et cela ne pourrait que t’apporter davantage de chagrin. J’espère que tu m’accorderas cela. Si vous n’avez pas reçu de lettre de Fidel, ne vous inquiétez pas : vous connaissez son caractère, et je crois d’ailleurs que tout ce que j’ai écrit ici est exactement ce qu’il ressent pour vous et pour les autres. Je vous demande de vous occuper de Mirtha et de Fidelito 


Eh bien, Mère, même si apparemment j’ai à peine mentionné mon père, n’en croyez rien : je vous imagine tous les deux comme si vous n’étiez qu’une seule et même personne, et c’est pourquoi cette lettre vous est adressée à tous les deux. C’est pourquoi je vous répète que je veux seulement que vous vous montriez courageux, comme toujours, et ainsi j’aurai davantage de force, car seule votre douleur me fait fléchir. Si je souffre, peu importe, car ce qui aujourd’hui est sacrifice sera gloire demain, et en vérité, il n’y a pas de plaisir plus grand que celui de souffrir pour ce pour quoi nous souffrons. 

Recevez toute l’affection de votre fils qui vous demande votre bénédiction,

Raul
(Extrait de Raul Castro Ruz, Œuvres choisies, Tome I, pp. 15-17)