ORGANE OFFICIEL DU COMITÉ CENTRAL DU PARTI COMMUNISTE CUBAIN
Alejandro Guerrero (droite) dans le rôle de Simon et Christian Sanchez dans celui de Samuel.

LE cinéaste Jorge Luis Sanchez a relevé plusieurs défis dans Cuba libre, son nouveau film, présenté en exclusivité lors de la Journée de la Culture cubaine, le 20 octobre, avant de concourir en décembre prochain au Festival international du Nouveau cinéma latino-américain de La Havane.

Il s’agit d’un beau film, débordant de symbolisme, où le directeur traite de la fin de la guerre hispano-cubano-nord-américaine au 19e siècle. Comme l’indique le synopsis, « le directeur s’attache aux événements dans lesquels convergent les trois armées, à travers l’innocence de deux enfants cubains ».

Cela pourrait paraître simple, mais évidemment, ça ne l’est pas. Le directeur et metteur en scène du film, Jorge Luis Sanchez, a donné de nombreux détails sur les difficultés du tournage, lors d’une conférence de presse au centre culturel Fresa y Chocolate, où il était accompagné d’un bon nombre d’acteurs et de l’équipe technique.

Il a commencé par parler du scénario, que certains ont considéré comme « opportun », suite de l’annonce de l’établissement des relations diplomatiques entre Cuba et les États-Unis, le 17 décembre 2014.

« Il s’agit d’un scénario que j’ai écrit en 1998 et que j’ai pu tourné après deux tentatives. Le projet a été accepté en 2012 et nous avons commencé à filmer en 2013. Il a fallu deux longues années pour réaliser le film. Il n’a rien à voir avec le 17 décembre. Aussi, je le confirme, ce n’est ni un film opportuniste, ni une commande.»

Le directeur a convenu que c’est un scénario compliqué du point de vue de la réalisation, « mais il y a une grande tradition des films d’époque dans le cinéma cubain » (comme Lucia d’Humberto Solas ou La Première charge à la machette, de Manuel Octavio Gomez).

« Pourquoi je l’ai écrit ? D’abord parce que j’aime l’Histoire de mon pays, bien sûr, j’avais envie de raconter une période complexe, puis j’ai pensé à deux enfants dans toute leur innocence face à ces événements. »

C’est l’un des défis de « travailler avec des adolescents, mais c’est un autre élément assumé par le cinéma cubain, comme Viva Cuba, de Juan Carlos Cremeta et Conducta, d’Ernesto Daranas. J’ai fait un énorme casting, et c’est Alejandro Guerrero (Simon) et Christian Sanchez (Samuel) qui ont été choisis pour ces personnages ».

Sanchez savait qu’il n’avait pas droit à l’erreur dans le casting, et il n’en a pas faite. Il a demandé « de la sincérité, de la sobriété et de la retenue dans les grands sentiments » et tout cela a été respecté par les acteurs cubains : Manuel Porto, dans le personnage du Père Gabriel, Isabel Santos, dans celui de l’institutrice Alfonsa, Georgina Almanza, la mambise Ma Julia, et le plus jeune, Adael Rosales, dans le personnage du colonel mambi, José Maria Armenteros, ainsi que l’acteur norvégien Jo Adrian Haavind qui a interprété le rôle du militaire nord-américain Jonson.

Lors de la conférence de presse, Isabel Santos, une actrice de grande expérience, qui interprète chaque personnage comme si elle se trouvait pour la première fois devant la caméra, a déclaré qu’elle ne croit pas « aux symbolismes à l’heure de jouer ; c’est mon travail et le seul que je puisse faire. Pour moi le plus difficile était d’être entourée d’enfants ; je savais que rien ne devait me distraire. Jorge Luis est un directeur de la vieille école de l’ICAIC, avec beaucoup de rigueur, et je demande de la rigueur, c’est le cinéma qui me manque. Nous avons fait un grand travail de table. Pour moi, ce n’est pas un film de plus… un acteur ne sait jamais quand on va le rappeler ».

Le Norvégien Haavind a déclaré qu’il avait eu connaissance du film par son agent. « Je m’y suis intéressé, j’ai envoyé une bout d’essai et j’ai commencé à étudier l’anglais avec l’accent nord-américain. Je me suis basé sur l’accent de Norvégiens et de Scandinaves qui vivent à New York. Nous avons eu une semaine d’essais et d’études du personnage. C’est un privilège, cela n’arrive pas souvent. Ce fut un plaisir de tourner ici, ce fut très professionnel. »

Pour un drame historique, genre dans lequel s’inscrit Cuba libre, une recherche minutieuse joue un rôle fondamental. « J’ai fait des recherches pendant des mois à l’hémérothèque de la bibliothèque nationale. J’ai trouvé beaucoup de photos de soldats noirs nord-américains qui étaient les plus nombreux, surtout ceux des États du Sud. On les appelait les « buffalo soldiers ». C’est rigoureusement historique », a souligné Sanchez.

C’est à dire que dans le film il y a des éléments réels mais avec les propres versions du réalisateur, c’est le résultat du travail personnel du scénariste. « On ne peut pas jouer avec l’Histoire, mais l’art me permet de créer pour ma propre dramaturgie, à condition qu’elle soit vraisemblable ».

Pour que l’époque paraisse authentique à l’écran, Sanchez a réalisé une étude profonde avec son équipe : le directeur de la photographie, Rafael Solis, qui a fait un excellent travail et Nanette Garcia à la direction artistique et aux costumes.

Garcia a cherché et a trouvé des décors naturels appropriés pour leur architecture à Ceiba del agua (l’école), à Tapaste (l’église), à Jaruco où ils ont reconstitué tout le campement des Nord-américains et en plus « nous avons entièrement reconstitué un village avec ses façades coloniales ». Quant aux costumes, Sanchez a relevé le défi de montrer, pour la première fois dans un film cubain, l’armée nord-américaine qui entrait à Cuba en 1898, avec ses uniformes et ses insignes.

Le film a été produit par l’Institut cubain de l’art et de l’industrie cinématographique (Icaic) et le Fonds cubain des biens culturels (FCBC) « ce qui a rendu possible sa réalisation, car ce n’est pas facile de tourner un film d’époque », a souligné Sanchez. L’aide de Jorge Alfonso, directeur du FCBC, a été vitale, y compris financièrement, avec bien sûr le travail des artisans qui ont confectionné les épaulettes, les uniformes, les boutons, les gourdes, les sabres et les baïonnettes appartenant aux trois troupes différentes.

La musique, que l’on doit au compositeur Juan Manuel Ceruto, joue un rôle fondamental dans l’atmosphère du film. « Jorge Luis voulait une musique triste, qui ne brillait pas, aride, en quelque sorte, et après tout un éventail de possibilités, j’ai choisi de la musique symphonique, principalement avec des cordes, et peu d’orchestration. Nous avons gardé l’orchestration pour la fin ».

Cuba libre, troisième long métrage de Jorge Luis Sanchez (El Benny -2006), inspiré de la vie du musicien cubain, et le film musical Irremediablemente juntos -2011) est un film complètement différent. Un film historique, d’époque, de ceux qui ne se voyaient plus au cinéma cubain.