ORGANE OFFICIEL DU COMITÉ CENTRAL DU PARTI COMMUNISTE CUBAIN
Le char de El Carmen. Photo: Mauricio Escuela

SI nous nous promenons ces jours-ci dans le centre historique de la ville de San Juan de los Remedios, nous serons témoin d’un phénomène plutôt étrange. Les habitants parlementent beaucoup : certains se déclarent partisans de San Salvador, d’autres de El Carmen, ils portent des vêtements rouges ou marron, chantent des chansons d’un quartier ou de l’autre. Il faut dire que nous sommes à l’époque des parrandas, des fêtes qui depuis 1822, du 16 au 24 décembre, divisent la ville et exacerbent l’imagination populaire.

San Salvador, avec son coq légendaire et le drapeau rouge, se trouve au nord de la Place Isabel II. El Carmen revêt de marron le sud de la ville et son épervier survole les toits de l’Église Mayor. Tout le monde participe à la confection de lampions et d’étendards, à la fabrication d’accessoires et des costumes.

Les habitants rivalisent sur trois thèmes : les chars, les « travaux de place »

(gigantesques pièces ouvragées de plus de 30 m, décorés de lumières) et les feux d’artifice. Les équipes de travail sont formées par des artistes locaux, improvisés, sans diplômes universitaires, cependant les sujets des pièces ouvragées et des chars s’inspirent aussi bien de l’Histoire ancienne que d’œuvres classiques les plus universelles. Certains habitants peuvent réciter par cœur l’avenir de l’empire perse, ou des événements de la guerre gréco-romaine. Les parrandas sont une sorte d’école, où l’art se forge au cœur de la compétition entre deux frères irréconciliables.

FRANCISQUITO ET SES QUATRE BOITE EN FER BLANC

Le tapage des boites en fer blanc s’amplifie chaque nuit avec fureur. Quelle étrange façon de s’attirer la grâce de Dieu !

Chant populaire à Remedios,

décembre 1878.

On raconte qu’au début du 19e siècle, la ville était divisée en huit quartiers : Buen Viaje, Camaco, La Laguna, San Salvador, La Bermeja, La Parroquia, El Cristo et El Carmen.

À l’époque, on célébrait les traditionnelles messes de l’Avent durant les nuits du 16 au 24 décembre. Elles étaient peu fréquentées à cause du froid, des pluies, du manque d’éclairage public et de la boue qui rendait les rues impraticables. Francisco Vigil de Quiñones, un prêtre d’origine asturienne qui officiait à la paroisse de San Salvador eut l’idée de réveiller les fidèles en faisant du tapage pour les obliger à assister à la messe. Des centaines de jeunes armés de matraques, de guayos (instrument de percussion), de boites en fer blanc remplies de pierres, de grilles, de sonnailles et de pétards, se lançaient dans les rues sous la conduite du curé.

Francisquito, comme on l’appelait dans la ville, mourut en 1833, mais son héritage perdura. Les huit quartiers continuèrent à se réveiller mutuellement, avec de grandes virées tapageuses, à tel point qu’un arrêt dicté en 1835 par le procureur Don Genaro Mejia, interdit au « parranderos » de sortir avant 4h du matin. Les « orchestres infernaux », comme ils furent catalogués par les autorités, défièrent tous les interdits et finirent par devenir un phénomène social.

En 1850, deux femmes prirent la direction des opérations et regroupèrent les habitants en deux clans, aujourd’hui traditionnels : les « sansarices » (partisans de San Salvador) et les « carmelitas » (partisans de El Carmen)

Rita Rueda et Chana Peña organisaient les chœurs de chanteurs, les joueurs de guitares, de tumbadoras et de mandolines. En 1871, deux Espagnols prirent la relève : Cristobal Gili Mateu pour El Carmen et José Ramon Celorio del Peso pour San Salvador.

La compétition se renforça. Les jours de fêtes, on commença à faire voler d’immenses cerfs-volants ; des ballons de papier, gonflés à l’hélium, firent leur apparition ; les polkas de chaque quartier devinrent les hymnes qui accompagnaient les chars triomphants.

À la fin du 19e siècle, la rivalité entre les deux clans de parranderos était énorme. Les uns chantaient : « Vive El Carmen avec ferveur, et sa lumière et sa bannière et mort aux va-nu-pieds du quartier San Salvador ». Les autres répondaient : « Où va San Salvador par une nuit si obscure ? Je vais creuser la tombe car El Carmen est enfin mort. »

Les parrandas s’étendirent vers le nord de Cuba, jusqu’aux villages de Camajuani, Caibarién, Vueltas, Encrucijada, Zulueta, Chambas, Yaguajay, Placetas et El Santo.

L’engouement pour cette tradition est tel à Remedios que rares sont les années où elle n’a pas été célébrée : de 1895 à 1899, à cause de la guerre d’indépendance contre l’Espagne, en 1932 et 1933 durant la dictature de Gerardo Machado, le 5e président de Cuba, qui gouverna l’Île du 20 mai 1925 au 12 août 1933 et entre 1956 et 1958 et pendant la lutte contre la tyrannie du général Fulgencio Batista. Par contre, les parrandas ne furent pas interrompues durant la Période spéciale, la Révolution les considérant comme l’une des trois fêtes nationales et à partir de 2013, comme patrimoine culturel de Cuba.

CHANT ET MYSTÈRE

Les chants des parrandas appartiennent les souvenirs de mon enfance. Ils apportent le froid de décembre et l’odeur des ateliers, de la colle, de la peinture, du plâtre blanc et du bois humide. Les ouvrages d’art naissent pour briller durant toute une nuit et disparaître ensuite dans la mémoire cinq fois centenaire et oublieuse de la ville.

Je suis allé d’abord aux ateliers de San Salvador, situés à l’extrême nord de la ville. Il n’est pas toujours facile d’y accéder, car les travaux se font dans le secret le plus absolu, pour éviter que l’autre camp prenne l’initiative.

Cet air froid des parrandas, mêlé au mystère, soulève les énergies des équipes d’artisans : charpentiers, décorateurs, manutentionnaires, électriciens. Quelques heures avant la fête il faut encore faire certaines retouches, les panneaux des feux d’artifice traînent partout ; les jeunes rient en soulevant les ouvrages, une sirène enthousiaste sonne sans répit, dans le martèlement des tambours et des marteaux.

« Je ne vous donnerai que les informations indispensables, pour ne pas risquer de compromettre l’effet de surprise », déclare le président du quartier, qui semble commander une armée.

« Ici, on travaille depuis le mois d’octobre, mais je vous assure que cette année comme l’année dernière, la victoire est dans la poche », affirme-t-il.

Francisco Reinaldo Gutierrez évoque certaines des difficultés qu’il rencontre dans la préparation des parrandas. L’an dernier, par exemple, les transformateurs n’ont pas supporté la charge électrique et le char s’est retrouvé dans l’obscurité.

« C’est notre talon d’Achille : nous ne sommes pas encore parvenus à un accord avec l’entreprise électrique et nous avons dû acheter des ampoules plus faibles pour illuminer les travaux. D’un autre côté, nous avons bénéficié d’un soutien efficace du Comité municipal du Parti, de la Culture et de notre gouvernement. Le combustible est arrivé à temps et le budget, bien qu’un peu en retard, a été conséquent. Aujourd’hui, nos efforts sont récompensés : les parrandas sont d’une grande qualité et nous disposons d’une quantité énorme de feux d’artifices.»

Quand je l’interroge sur le nombre exact de feux d’artifice, il se tait et sourit, car c’est le secret le mieux gardé de la fête. San Salvador défilera avec un char au thème romain : Caligula, décoré de bleu, blanc, rouge et doré. L’ouvrage, de 30m de haut sur 15 de large s’appelle « Le retour de Triton » et est décoré de 12 000 ampoules de couleur. Son réalisateur, Igancio Rojas, n’a mis que 15 minutes à le dessiner, mais les partisans de San Salvador sont sûrs de remporter la victoire.

« Ils savent que la bataille sera dure », déclare José Enrique Jiménez, depuis l’extrême sud, dans l’atelier de El Carmen.

Les carmelitas veulent leur revanche. Aussi ont-ils construit une immense pièce ouvragée de 27 m de haut sur 18 de large : « Les aventures de Pinocchio », basées sur le conte de l’Italien Carlo Collodi. De tous côtés, on aperçoit des caléidoscopes, de marionnettes, des jeux d’enfants. Jimenez explique que son char, sur un thème égyptien, démontre la maîtrise de l’école de décor et de costumes de Remedios.

« Les feux d’artifice ont toujours été le point fort de notre quartier, une tradition que nous voulons récupérer cette année. Notre rival n’a qu’à bien se tenir, parce cette année El Carmen va se faire respecter… »

Les carmelitas sont connus pour défendre leur quartier en déployant des efforts insoupçonnés. Ils se sont toujours distingués pour leur adresse dans la construction des « travaux de place » les plus audacieux.

Il n’y a qu’une seule chose que l’on ne saurait discuter à un parrandero : l’invincibilité de son quartier. C’est pourquoi je me tais et je laisse la place centrale dire le dernier mot.

LES PARRANDAS SUR LA PLACE

C’est là que tout le mystère est enfin révélé. Les ouvrages sont montés, pièce par pièce, dans le plus grand secret, au milieu des partisans du quartier qui discutent avec passion aux quatre coins de la place. Les uns affirment que celui de San Salvador est plus achevé et la décoration plus minutieuse, tandis que d’autres vantent la monumentalité de celui de El Carmen. Il n’y a pas de jury, personne n’aura le verdict définitif. Après une attente infinie, le 24 décembre, à 18h, la Place centrale entre en effervescence.

Les feux d’artifices illuminent le ciel ; la foule résonne comme une vague, tandis que les enfants courent enthousiastes de portail en portail. Le battement des tambours et des sonnailles annonce que l’éternelle rivalité entre les voisin vient de commencer. San Salvador apparaît avec son coq blanc, sa collection de bannières et de lampions de couleur, éclairés par les feux de bengale. Le peuple chante les traditionnelles rumbas de défi, et pendant que le cortège musical fait le tour de la place, des milliers de feux d’artifice envahissent le crépuscule. C’est alors que sonne la trompette et que les carmelitas entrent en scène.

« Je t’attends ici, sansari, pour te donner une raclée », chantent-ils en cœur, tandis que les partisans du quartier de l’épervier sautent des bancs du parc et viennent grossir les rangs du cortège qui cette fois évolue depuis la ruelle de la Pastora jusqu’au centre de la Place, comme c’est la coutume pour les entrées de El Camen. Feux de bengale, lumières et acclamations venus de l’un et l’autre bord assourdissent le début de la passion.

Ce sera ainsi toute la nuit jusqu’au 25 décembre à 10h du matin, quand les deux parrandas se déclareront vainqueurs et parcourront les rues dans l’odeur de la poudre, l’allégresse et cet air mystérieux de toujours : l’éternel retour de la tradition.