ORGANE OFFICIEL DU COMITÉ CENTRAL DU PARTI COMMUNISTE CUBAIN

Telle cette Afrique qu’il nous a permis de découvrir, telle la propre culture universelle, Rogelio Martinez Furé est multiple et unique à la fois. Sa polyvalence se trouve dans sa capacité à se dédoubler, pour devenir poète ou réciter des livres entiers, des mythes et des légendes, en faisant montre d’une mémoire étourdissante qu’il doit, dit-il, à sa relation, dès sa plus tendre enfance, à l’oralité, lorsqu’il écoutait ces bibliothèques vivantes qui ravissaient ses oreilles de chants et de prouesses antiques de tous les temps.

Aux nombreux mérites de son immense œuvre intellectuelle – où ne pouvait pas manquer son rôle dans la fondation de l’Ensemble folklorique national, une compagnie qui a contribué à la préservation et à la diffusion des traditions musicales et de danse d’origine africaine – et son enseignement pédagogique dans plus de 40 pays du monde, s’ajoute une vie dédiée à la littérature, enrichie par la maîtrise du français, de l’anglais et du portugais, les langues des cultures colonisatrices du continent africain.

De nombreux textes comme Poesia anonima africana (Poésie anonyme africaine), Dialogos imaginarios (Dialogues imaginaires), Diwan, Poetas de lenguas africanas (Poètes de langues africaines) et le plus récent, Pequeño Tarikh (Le petit Tarikh), un dictionnaire des poètes africains qui, pour la première fois, regroupe ces créateurs de la région, ne sont que quelques-unes des œuvres de Martinez Furé, un essayiste prestigieux, ethnologue, chanteur, traducteur et professeur qui vient de recevoir le Prix National de Littérature 2015, peu de jours après l’annonce officielle d’une autre bonne nouvelle qui reconnaît le mérite de cet homme extraordinaire, celle qui l’annonce comme l’un des intellectuels à qui sera dédié La Foire internationale du livre Cuba 2016.

Cet homme qui se fait appeler « Cimarron de la parole » (esclaves en fuite) et « cloneur » d’identités, a déclaré en entretien qu’il préférait utiliser la langue parlée. « Pour exprimer et transmettre mes sentiments les plus profonds sur l’identité aussi bien sur le plan individuel que collectif », a-t-il dit, et d’ajouter : « Je suis le produit de toutes les identités qui m’ont constitué au cours des siècles hérités de mes ancêtres et qui fait que je me sens plein, parce que je sais que je suis le descendant de toutes ces cultures et de ces peuples du monde ».

« Être aux côtés des anciens et écouter leurs histoires m’a permis de connaître des centaines de chants hérités de ces véritables bibliothèques vivantes. Nombre de ces textes, que personne n’a plus, je les ai mémorisés… des tonadas (chanson), des rumbas anciennes, des pregones (chant de vendeurs ambulants), de la tumba francesa (chants et danses cubains d’origine haïtienne). Être en contact avec l’oralité m’a permis de pouvoir mémoriser des livres entiers. »

Au sujet du livre Tarikh, qui vient de voir le jour après des décennies de recherches ininterrompues, et qui sera présenté à la Foire du Livre – avec d’autres de ses nouveautés comme Cimarron de palabras, entre autres –, il explique que parmi les poètes contenus dans ce dictionnaire, beaucoup « refusent d’écrire leur œuvre, parce que, disent-ils, l’écriture emprisonne le talent, le congèle. Ils avaient une série d’admirateurs qui allaient aux récitals où ils chantaient leur poésie orale, tandis que le public apprenait les textes par cœur. L’oralité, ce n’est pas l’oubli, c’est le discours toujours contestataire ». Martinez Furé, créateur d’un pronom personnel qui répond à son ressenti universel : le « yonu » – qui vient du « yo » (je) castillan et du « nu » (nous en créole) – ; l’« aporin » (l’homme qui parle) invite chaque mois quiconque a quelque chose à dire en faveur de l’Humanité à une rencontre littéraire qu’il a appelé La Maka. Ce chanteur assoiffé d’univers, qui s’émeut devant tout ce qui élève la dimension humaine, est notre Prix national de Littérature le plus récent, une récompense qu’il reçoit en demandant un peu de sagesse à ce monde fou dans lequel nous vivons, en rêvant de l’ère « d’Obatala » (divinité yoruba de la création) en laquelle il croit, qui a son sens représente l’ère de la paix.