ORGANE OFFICIEL DU COMITÉ CENTRAL DU PARTI COMMUNISTE CUBAIN
La 27e Foire internationale du livre, qui se déroule à La Havane du 1er au 11 février, est dédiée à Eusebio Leal Spengler. Photo: Juvenal Balán

LA 27e Foire internationale du Livre, qui vient de débuter à La Havane, est dédiée cette année à l'Historien de La Havane. Cet événement m’a donné l’occasion de dialoguer avec le Dr Eusebio Leal Spengler, la fierté de Cuba et de tous ceux qui aiment et se soucient de cette Île, attentifs à son œuvre inestimable.

Écouter parler Eusebio Leal est une récompense pour quiconque. À certains moments, l’auditeur est fasciné, absorbé par l'harmonie qui émane de son savoir, l'élégance et l'ardeur du verbe de celui qui, bien que très connu, se découvre dans chaque réponse.

Même si je ne lui en ai rien dit, Leal, l'Historien, ou tout simplement Eusebio – à en juger par la proximité avec laquelle tous ses disciples le ressentent – me rappelle le poème Le géant, de Ruben Martinez Villena, celui qui refusait de se trouver « là où il n'y avait rien de grand à faire », possédé par « une force concentrée, colérique, impatiente dans les profondeurs tranquilles de son être, […] une impulsion puissante […] pour abattre des montagnes et rassembler des étoiles.»

Il n’aurait pas été d’accord. Eusebio Leal est un homme simple et franc, qui peut rougir face à un compliment. Tellement modeste qu’il fut surpris lorsqu'on lui annonça la nouvelle de l’hommage que la Foire allait lui réserver. Il suffit cependant de penser un instant à La Havane, à son Centre historique et aux incroyables transformations que la ville a subies grâce à l’amour de son historien, pour nous convaincre que l’œuvre qui a été réalisée, avec ses conseils permanents et sa direction, est réellement colossale.

Parmi les souvenirs les plus précieux associés aux livres conservés par cet homme singulier, figure sa première institutrice, celle qui lui a enseigné l’alphabet, les premières lettres. L’émotion se lit sur son visage lorsqu’il l'évoque dans cette petite salle de classe où les enfants, assis sur des bancs de bois, apprenaient à lire. « C'était une femme très âgée. L’un des souvenirs les plus forts que je conserve dans ma mémoire est le jour de la mort de mon institutrice. »

Tous les lecteurs ont des livres qu’ils aimeraient relire un jour ou l’autre. Quel est le vôtre ? Quel livre emporteriez-vous sur une île déserte ?

Je relu à deux reprises Mémoires d’Hadrien, de Marguerite Yourcenar, parmi les plus récents, et Bomarzo, de Manuel Mujica Lainez. Sur une île, j’emporterais La Bible.

Le goût pour la lecture vous est-il venu spontanément ou y a-t-il eu une impulsion ?

J'ai découvert la bibliothèque pour enfants dans la maison où ma mère travaillait, dans la rue San Lazaro et N. Un jour, je me suis trouvé face à la pièce où ils conservaient tous leurs livres et j'y suis entré. Il y avait des livres jusqu'au plafond, dans plusieurs placards, des contes illustrés. Peu de temps après, quand je suis allé à l'école, j'ai pu me rendre à pied à la Société économique des Amis du pays. Je me suis inscrit à la bibliothèque pour enfants, et j’ai pu lire à la maison jusqu'à ce que je puisse acheter mes livres.

Eusebio Leal : « La Havane est une ville vraiment merveilleuse et unique ». Photo: Juvenal Balán

À quelle heure préférez-vous lire ?

Je peux étudier pendant la journée, mais lire, pour le plaisir, en général je le fais quand je suis couché, – ce qui est très mauvais –, avec une lampe qui donne très peu de lumière, ce qui est épuisant, mais c'est le seul moment dont je dispose parfois pour le faire. Auparavant, j'avais l'habitude de lire dans les bus, à l'époque du triomphe de la Révolution, poussé par l'avidité du savoir. Les hommes avaient coutume de se lever quand une dame ou un infirme montait dans le bus. D'habitude, il n'y avait jamais de sièges pour nous. Les hommes se levaient automatiquement pour céder leur siège et celui qui ne le faisait pas était très mal vu. Je lisais Robinson Crusoé, Moby Dick... J'ai tout lu dans les bus. Je pouvais lire partout, je lisais beaucoup. Je pense qu'aujourd'hui je tire bénéfice de tout ce que j’ai lu à cette époque.

Que vous a apporté une amitié comme celle que vous aviez avec Dulce Maria Loynaz, du point de vue de l'amour des livres ?

Énormément, car du fait qu’elle a perdu progressivement la vue jusqu'à devenir complètement aveugle, elle me disait toujours à ce sujet que la question n'était pas seulement de lire, mais d'écouter la lecture, avec cette voix intérieure qui nous accompagne toujours. « Lorsque vous ne voyez pas, si un jour vous avez vu, il y a une lumière intérieure qui vous permet de vous souvenir des choses et de penser, de penser... », disait-elle. Le livre et la lecture nous font réfléchir à un point tel que l’on raconte, qu’au moment de son agonie, elle aurait dit : « Quelle horreur, je meurs et je continue à penser. »

À plusieurs reprises, au moment de recevoir un prix ou une reconnaissance, vous avez parlé de vos maîtres. Pourquoi ?

Parce qu’il ne saurait y avoir de plus beau métier dans le monde que celui d'enseigner. Le fait est qu'il n'y a pas de guide pour aveugle : pour être capable de guider, il faut voir, et pour pouvoir donner il faut avoir. Parce que personne ne donne ce qu'il n'a pas.

Marti prétendait que les traits de caractère de l’adulte se perçoivent dès l'enfance. Quelles caractéristiques retrouve-t-on dans Eusebio, l'homme mûr, que l’on pouvait détecter chez l'enfant que vous étiez ?

Je préférais parler plutôt qu'écrire. Certains sujets m'intéressaient plus que d'autres, par exemple : les sciences naturelles, la géographie, l'histoire, que j'aimais étudier à fond. Ma mère racontait que je montais au dernier étage de la maison où nous vivions, au N°660 de la rue Hospital. On installait une caisse de pommes ou de poires, sur laquelle je grimpais, et de là je faisais des discours sur ce que j'avais appris à l'école, dès le CP ou le CE1.

Vous n'êtes pas écrivain à proprement parler. Or, vous avez signé de nombreux titres. Ils rassemblent principalement des discours et des essais. Quel rôle donnez-vous à l’art oratoire dans le développement d'une société ?

C’est un art qui me semble parfait, car la parole a un caractère de persuasion. La parole, quand elle a de la cohérence, quand elle surgit comme la source d'un rocher, quand elle sort du cœur de l'individu comme l'eau de la terre, a une valeur persuasive, éducative, didactique et pédagogique. Mais c'est aussi un plaisir qui distingue l'Homme des autres créatures. C'est précisément le don de la parole cohérente qui lui permet de faire de la philosophie ou de la littérature...

Comme c'est aussi le cas avec le discours martinien, vous vous exprimez d'une manière assez singulière. Quelle est la valeur du discours oral face à la lecture d'un traité ?

Je ne disqualifie personne, chacun a son propre style. Certains lisent ce qu'ils ont écrit et cela me paraît très bien. Je pourrais le faire ; ce serait un peu plus confortable et moins risqué, parce que l'improvisation comporte toujours des risques.

Parfois, on peut se laisser emporter par des sentiments intimes, ou par un état dépressif, mais il me semble que rien ne peut remplacer la valeur envoutante et persuasive de la parole. C’est très bien lorsque l’on peut parler aux gens, converser avec eux, les regarder dans les yeux, les regarder au fond d’eux-mêmes, connaître les différents groupes d'intérêts qui sont réunis et savoir comment s’adresser à chaque communauté humaine.

Dans quel état vous sentez-vous face au bouillonnement de l’oralité ? Avez-vous déjà eu peur en prenant la parole ?

Cela m’arrive tous les jours. Rien de plus effrayant que de parler face à un vaste public. Il y a des moments de grande tension, des jours où cela se passe mieux que d’autres. Ce que l’on ne peut pas faire, c'est parler pour parler. La parole doit toujours avoir un contenu. Et surtout lorsque le contenu est politique (je veux dire cultivé). La politique sans la culture est un exercice inutile. Elle doit avoir une valeur culturelle – et la culture, c’est de cultiver – c’est la parabole du semeur. Quand quelqu'un parle, il lance une graine qui va fleurir ou non, nous la verrons ou non, mais c'est la mission du maître, de l'orateur, du locuteur, de celui qui tente de persuader, d'unir, de faire naître, à travers la parole, un sentiment déterminé.

Outre les actions, la ville a besoin de paroles de la part de celui qui l'exalte. Vous l'avez fait de deux manières... Êtes-vous satisfait de ce que vous avez accompli ?

Quelle que soit la ville, peu m’importe laquelle. Pour moi, la ville de chacun est cet espace dans lequel il est né. Parfois la ville est un petit village qui n’en est pas moins beau pour autant. Chaque comparaison me semble abominable. Aujourd'hui plus que jamais, la ville de La Havane a besoin de chanteurs, car nous sommes sur le point de fêter son 500e anniversaire et personne n'en parle.

Pour beaucoup, vous êtes le « fiancé » de La Havane. Sur quels principes repose cet amour ?

La Havane ne saurait avoir de « fiancés âgés ». Ses fiancés se doivent toujours d’être des jeunes. Elle a une dignité, un ressenti… Je suis un parmi une multitude qui l’a chantée, qui a rendu hommage à une ville véritablement merveilleuse et unique.

J'ai connu beaucoup de villes, et je peux vous assurer que je les glorifie toutes, elles sont toutes merveilleuses. Mais La Havane, c’est beaucoup de villes en une. Il y a beaucoup de choses en une seule, ce sont ses quartiers... C'est une ville imaginative et créative, ses habitants aussi... C'est une véritable catastrophe de voir la façon dont elle s’urbanise, que face à la nécessité qui s’impose l’on ne puisse pas mener à bien l'aspiration d’améliorer, tout en tenant compte de la beauté.

Quelle partie de La Havane vous fait souffrir ? De laquelle êtes-vous fier ?

Je viens d'achever 50 ans de mon travail, dont 25 ont été consacrés, seulement dans le cadre des priorités, à tenter de préserver ce sourire de La Havane que représente le Malecon. Cela m’a fait mal de voir la mer, que j'aime tant, détériorer irréversiblement le front de mer et d’être obligé d’assister à la démolition de bâtiments, pour lesquels je me suis tant battu.

Ce qui m'a le plus blessé, c'est la nécessité de déplacer le monument du général Calixto Garcia. Jamais je ne l'aurais imaginé. Mais comme la mer reviendra, toute tentative de le restaurer pour la quatrième fois serait futile. La seule chose qui me réconforte, c'est que dans quelques semaines, le travail sur le nouveau site va commencer et ce sera tellement beau, tellement beau... bien qu'il ne soit plus nécessairement près de la mer.

Quel privilège la mer apporte-t-elle à une ville ?

Nous sommes une île. L'île est un bateau. Selon Dulce Maria, les conquistadors, les voyageurs européens, appelèrent le continent la terre ferme, et l'île est le « moins ferme ». Nous avons besoin de la mer, nous dialoguons avec la mer.

À La Havane, Santiago, Cienfuegos, on répète un peu chaque jour ce qui se passait à Venise, lorsque le doge, l'ancien gouvernant de cette république, prenait la mer à bord du Bucentaure – nom de son merveilleux navire –, enlevait son anneau et le jetait à l'eau, dans un rituel qui signifiait le mariage perpétuel entre Venise et la mer. Quant à nous, nous répétons chaque jour ce lien avec la mer.

Les commentaires que les lecteurs nous envoient sur le site de notre journal chaque fois que vous apparaissez dans nos pages, expriment des sentiments profonds à votre égard. Que ressentez-vous quand vous savez que vous avez été utile, que vous êtes tellement aimé ?

Cela fait du bien. Marti disait que les hommes sont dans deux camps : ceux qui aiment et créent et ceux qui détestent et détruisent. J'ai toujours souhaité être parmi les premiers.  

Eusebio Leal est-il quelqu'un qui met de côté sa vie personnelle pour respecter son devoir envers Cuba ?

Je crois que oui. Quand, pour des raisons strictement chronologiques, on est tout près de la fin, on se demande ce que l’on serait, ce que l’on choisirait si l’on venait à revivre ? S’il m’était donné de revivre, je serais Cubain.

En termes de confidentialité, Eusebio est-il un livre ouvert ?

Parfois trop ouvert.

Qu'est-ce qui dérange le plus Eusebio Leal ?

La vulgarité

Qu'est-ce qui vous rend totalement heureux ?

La contemplation de la beauté.

Qu'est-ce qu'un jour de fête pour Eusebio ?

Le jour où je peux enlever mon costume gris et m’habiller de bleu, comme aujourd'hui.

Que fait-il des mauvais souvenirs, ceux qui le blessent ?

Ils deviennent des expériences incarnées.

En plus d'être cubain, que serait-il s’il naissait de nouveau ?

Éternellement jeune.

On raconte que depuis cette nouvelle de la Foire, vous êtes comme un enfant avec un nouveau jouet... Est-ce vrai ?

Je ne suis ni comme un enfant ni comme si j'avais un nouveau jouet. Au contraire, j'ai peur de la Foire, surtout parce que je ne pourrais pas remplir mon devoir d'aller dans toutes les provinces de Cuba. Cet hommage, qui est aussi lié au prix des Sciences sociales, que l’on a eu l’amabilité de m’octroyer, m’a extrêmement surpris. Surprise et gratitude, en effet. Ce sentiment, je l'ai exprimé à Juanito, le président de l'Institut cubain du livre, mais cela me terrifie.

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ORDRE DE L’AMITIÉ OCTROYÉ À EUSEBIO LEAL

• LE 17 janvier le Dr Eusebio Leal, Historien de La Havane, a été décoré de la médaille de l’Ordre de l’Amitié, octroyé par le président russe, Vladimir Poutine.

« Le Dr Leal est l’un des intellectuels les plus importants de la Révolution cubaine, doté d’un prestige solide dans le secteur universitaire et social, conquis à force de talent, de savoir et de sensibilité », a déclaré Mikhaïl L. Kaminyne, ambassadeur de la Fédération de Russie à Cuba.

« Eusebio possède une trajectoire, à Cuba et à l’étranger, qui a fait de lui, de sa pensée et de son œuvre une présence irremplaçable depuis la deuxième moitié du 20e siècle jusqu’à nos jours », a-t-il ajouté.

« Par ailleurs, il a obtenu de très nombreux prix, reconnaissances et décorations nationales et internationales », a-t-il conclu.