ORGANE OFFICIEL DU COMITÉ CENTRAL DU PARTI COMMUNISTE CUBAIN
Le duo Gente de Zona et Laura Pausini. Photo: Alvarez de la Campa, Ariel Cecilio

AVANT l'arrivée de Gente de Zona, la Cité des sports de La Havane ressemble à une image tirée du fiim Les parapluies de Cherbourg. Depuis la scène, on peut apercevoir une mer humaine qui avance depuis l'entrée jusque sur le terrain. Malgré la protection des parapluies ou des imperméables. Difficile de ne pas être trempé.

« Je suis ici depuis 17 h pour voir Laura et Gente de Zona. J'adore le reggaeton d'Alexander et Randy », dit Marialides, une étudiante de quatrième année en économie, tandis qu’elle prend une photo de la scène avec son téléphone portable en attendant le début du spectacle.

« Je n'aurais jamais pensé qu'un tel concert de Gente de Zona serait possible. Jusqu'à aujourd'hui, je n'avais pas pu les voir en direct, et encore moins Laura », me confie-t-elle avec l'enthousiasme et l'innocence d'une petite fille.

Il est presque 23 h, ce 27 juin. Les esprits s'échauffent. « Laura, Laura ! », scandent des centaines de jeunes filles sous leurs parapluies.

Des milliers de personnes ont envahi la Cité des sports dès le début de l’après-midi. Et elles ont enduré la colère du ciel avec le stoïcisme d'une armée. « Merci Cuba de nous attendre. La pluie n'allait pas empêcher ce concert. On fera la fête de toute façon ! », lance Alexander Delgado en donnant le coup d'envoi de la liturgie caribéenne, accompagné de Randy Malcom et des musiciens du groupe. Le public accueille ses idoles du reaggeton avec des vivats.

Les gens lèvent leur téléphone portable vers le ciel. Chacun filme ses images de ce moment, qui doivent déjà être sur des milliers de réseaux sociaux. « Nous représentons toujours Cuba. Nous sommes cubains et nous voulions faire un concert comme celui-ci depuis longtemps », ajoute Alexander avant de donner le feu vert à la machinerie de Gente de Zona.

Ce n'est pas seulement du reggaeton qui arrive depuis la scène près de l'endroit où les Rolling Stones s’étaient produits il y a deux ans. C'est un mélange qui s’appuie sur ce genre, mais qui a incorporé d'autres styles tropicaux et urbains. Dès les premières notes de Bailando, les gens commencent à bouger. « C’est ma bande son », dit Alberto Vidal, 27 ans, puis il me montre son téléphone avec tous les albums de Gente de Zona et quelques morceaux de Micha. Les musiciens insistent sur leur amour pour Cuba.

Alexander annonce la présence de Miguel Diaz-Canel dans le public et demande des applaudissements pour le président. « J’aimerais saluer quelqu'un de spécial, je pense que c'est quelque chose de très beau et je veux que vous sachiez que nous avons la présence, – et je le remercier d'être venu partager ce moment avec nous –, et surtout avec vous, qui êtes le peuple que nous représentons. Applaudissement pour notre président Diaz-Canel qui est ici, merci d'être ici en ce moment parmi nous, avec son peuple venu faire la fête avec Gente de Zona ».

Le musicien chante de sa voix grave, et s’exprime aussi avec les mains, avec le corps. À côté de lui, Randy sourit et demande au public s’il veut que la fête continue. La réponse est une montée d'adrénaline. « Je suis un fan des Van Van depuis toujours, mais je reconnais que Gente de Zona, ce sont des professionnels. »

« Je n'aime pas le reggaeton, mais ce qu'ils font, je ne pouvais pas le rater », lance Alfredo tout en me montrant quelques mouvements de danse. Vêtu d'un costume et d'un chapeau blanc, il m’affirme que c'est une bonne occasion pour les Cubains. Je regarde la scène et les visages sous les parapluies. « Tu as raison », lui dis-je, et il commence à danser comme Pedrito Calvo [musicien de salsa], sans lâcher ma main.

Gente de Zona se souvient aussi de Juan Formell. Ils dédient quelques mots d'admiration aux Van Van et à leur fondateur. Randy Malcom sourit et chante en imitant la voix éraillée de Pedrito. « J'adore les femmes », dit Alexander, avant les premières notes de Traidora, le tube qu'ils ont enregistré avec Marc Anthony. Gente de Zona est un duo qui fonctionne bien. Ils ont grandi sur scène depuis qu'Enrique Iglesias leur a donné un coup de pouce sur le marché latino.

Le duo appelle plusieurs invités. « Elle, nous l'aimons beaucoup », ajoutent-ils en présentant Diana Fuentes. Ils chantent ensemble « La vida me cambió », et quelques-uns dans le public semblent possédés. Maykel ne semble pas partager leurs émotions. C'est le seul qui ne danse pas au milieu d’un groupe d'adolescents. « Le reggaeton, c’est pas mon truc », me confie-t-il alors que ses amies, dans un jeu de drague, frôlent son dos et sa taille pour qu'il cesse de ressembler à « une statue ».

Zion et Lennox apparaissent sur scène. Ils provoquent un effet de choc. « Ça chauffe ! », me lance David lorsque je le suis pour rencontrer le groupe avec lequel il est venu au concert. « Mon équipe [de foot] a gagné aujourd'hui, et maintenant je passe une super soirée avec Gente de Zona. Je ne peux pas en demander plus », m'assure le jeune avocat avec son T-shirt argentin avec le nom Messi inscrit sur le dos. Gente de Zona se lance dans « Súbeme la radio », et aussitôt Zion et Lennox injectent une dose d’énergie à la chanson. Enrique Iglesias, un autre des interprètes de la chanson, n'est pas là, bien que certains pensent qu'il pourrait apparaître à tout moment.

« Avec Gente de Zona, on ne sait jamais. Ils ont la cote et peuvent amener qui ils veulent à Cuba », dit Liney, une jeune fille brune et aux yeux couleur café. Les Portoricains remercient Randy et Alexander pour leur avoir donné l'occasion de chanter à La Havane. « Cela fait des années que nous voulions venir à Cuba et nous avons réussi grâce à Gente de Zona ». Les cris de « Laura, Laura » montent comme une vague. Ils proviennent d’un groupe de filles arrivées au concert tôt dans l’après-midi. Elles sont trempées. Leurs corps d'adolescents sont traversés par des coulées d'eau, de sueur et d'adrénaline.

Laura Pausini entre en scène comme un bolide. Elle ne tient plus. Elle chante « Se fue », et une foule l'accompagne. À mes côtés, une septuagénaire 70 ans semblait être une adolescente de plus. Elle connaissait par cœur les chansons de cette Italienne extravertie. Laura a interprété trois chansons. C'était un monument de spontanéité et de reconnaissance. « Je porte aussi les couleurs du drapeau cubain dans mon cœur », a-t-elle dit avant une étreinte chaleureuse avec Gente de Zona. Puis, survoltée, elle a interprété « Nadie ha dicho », la chanson qu’elle a enregistrée avec le duo de musique urbaine.

La pluie ne s’interrompt pas. Gente de Zona non plus, ni la fête des corps contre les corps et les portables levés. Les musiciens redoublent d’énergie au rythme de « Más macarena », « Quédate conmigo » et « Si no vuelves ». Tous chantent et dansent au rythme d’un reggaeton élégant. Le rituel, digne d'une photographie, est une confirmation. Ici, presque tout le monde était venu écouter Gente de Zona et revivre en direct les chansons qui font partie de la bande son de la ville.

Alexander et Randy s'embrassent. Les groupes de jeunes à mes côtés, derrière mon dos, font de même. Le concert s’achève et les jeunes partent avec le refrain contagieux dans la tête et sur les lèvres. « Y se formó la gozadera » répètent-ils, en se perdant dans les rues humides du cœur du quartier du Cerro, à des centaines de kilomètres d'Alamar [municipalité à l’est de La Havane], où Gente de Zona est né, avant de devenir ce phénomène mondial de la musique cubaine.