ORGANE OFFICIEL DU COMITÉ CENTRAL DU PARTI COMMUNISTE CUBAIN
Gabriel Garcia Marquez, Fidel et Fernando Birri à l’inauguration de l’École internationale de cinéma et de Télévision de San Antonio de los Baños 15 décembre 1986. Photo: Mario Ferrer

DÈS son arrivée au pouvoir en janvier 1959, le commandant en chef Fidel Castro était pleinement conscient que les transformations à entreprendre dans le pays ne passaient pas seulement par des changements urgents dans la réalité économique et sociale, mais aussi dans la manière d'appréhender et de comprendre les clés de ces changements dans l'esprit des femmes et des hommes.

Si la dignité était la première valeur retrouvée par un peuple qui fut de tout temps majoritairement exploité et marginalisé dans l'exercice de ses droits citoyens, il était essentiel de rendre durable et de développer pour les temps à venir cette conquête, et cela ne serait possible que sur la base d'une révolution culturelle, dont l'alphabétisation figurait parmi ses tâches les plus gigantesques et les plus difficiles, deux ans seulement après la victoire populaire. Il s’agissait de matérialiser une équation évidente : tracer le signe égal entre liberté, éducation, culture et développement.

En cette année où se déroula l’épopée de l’alphabétisation, quelques semaines avant la victoire à Playa Giron sur l'invasion mercenaire qui cherchait à revenir au passé, Fidel rencontra un grand nombre d'écrivains et d'artistes à la Bibliothèque nationale. Son intervention, connue sous le nom de « Paroles aux intellectuels », est considérée pour diverses raisons comme l'un des points de départ de l’élaboration de la politique culturelle de la Révolution, mais pas le seul.

Il convient de rappeler qu'au cours des premiers mois de 1959, parallèlement à la Réforme agraire – un coup dévastateur contre le latifundisme –.le gouvernement révolutionnaire, avec Fidel comme principal inspirateur, lança la fondation des institutions nécessaires à la mise en œuvre des changements dans la vie culturelle.

C’est ainsi que naquirent l'Institut cubain de l'art et de l'industrie cinématographiques, la Casa de las Américas, le Théâtre national de Cuba, l'Orchestre symphonique national et l’Imprimerie nationale de Cuba. En d'autres termes, la possibilité de franchir le pas d’un panorama colonisé à un panorama au service de la décolonisation ; la mise en place d'un réseau de relations visant à l'intégration des peuples de Notre Amérique, la protection et la promotion du théâtre, de la danse et des expressions traditionnelles et populaires, la reformulation de l'entité principale pour la diffusion de la musique de concert et la promotion du livre et de la lecture à une échelle inimaginable jusqu’alors dans le pays.

Fidel conversant avec la ballerine Alicia Alonso et les danseurs du Ballet national de Cuba, après une représentation du ballet Giselle au Théâtre de la Centrale des travailleurs de Cuba Photo: Granma Archive

Ne pas oublier non plus le soutien apporté très tôt au Ballet national de Cuba. Fidel s’intéressa personnellement aux besoins de la compagnie dirigée par Alicia Alonso, qui avait vécu une bien triste expérience sous la dictature.

À propos de « Paroles aux intellectuels », on insiste généralement sur la délimitation définie par Fidel au terme de cette rencontre éclairante et fructueuse du 30 juin 1961 : « Au sein de la Révolution, tout ; contre la Révolution, rien ». Certains ont voulu voir dans cette phrase, isolée de son contexte, une norme excluante.

Dans ces mêmes Paroles, Fidel clarifia la portée de la proposition. Si d'une part, il invoquait le droit de la Révolution de se défendre contre les attaques de l'impérialisme et de ses alliés – Playa Giron en fut un signal clair, tout comme l’incitation à la criminalité par les bandes armées contre-révolutionnaires, les opérations des services de renseignement des États-Unis et le siège diplomatique de ce pays contre l'Île –, d'autre part, il ouvrait la voie à l’addition, et non à la soustraction, l’inclusion et la participation à l’œuvre culturelle, sans distinction de croyances, de convictions et d’esthétiques. Le dirigeant de la Révolution donna un élan décisif à la démocratisation de la vie culturelle. Il lança l’idée de la création d'un système d'éducation artistique novateur, de l'accès de la population aux centres culturels et de la formation de jeunes talents sans que n’intervienne l’origine ou la possession de biens.

C’est ainsi que fut la politique culturelle. Elle se dessinait à partir de concepts et d'actions concrètes, une vision antidogmatique par essence, aux antipodes de certaines pratiques instaurées en Union soviétique et dans les pays du camp socialiste européen, où des normes esthétiques furent imposées au nom du réalisme socialiste et où les résultats des avant-gardes artistiques furent ignorés, voire stigmatisés.

Dans l'application et l'interprétation de cette politique et de son développement continu et nécessaire, il y a eu des turbulences bien connues, auxquelles nous devrons continuer à réfléchir afin de tirer des leçons et de rester vigilants : des livres et des mises en scène mal vues, des ostracismes et des exclusions fondés sur de soi-disant normes morales absurdes et obsolètes, des tentatives d’imposer un canon esthétique exclusif, ainsi que des critères idéologiques dénaturés et appauvris dans la prise en compte des œuvres et auteurs. La période entre 1971 et 1976 a été décrite comme le Quinquennat gris du tissu culturel cubain, empruntant cette judicieuse définition à l'intellectuel respecté Ambrosio Fornet.

Une fois de plus, Fidel contribua à dénouer la situation en plaçant Armando Hart, en 1976, à la tête du ministère de la Culture. Un dirigeant révolutionnaire dont on se souviendra toujours pour sa radicalité martinienne, marxiste et fidéliste, pleine de cohérence, son ouverture d’esprit et l'exercice d'un principe insufflé par le leader de la Révolution : le dialogue permanent, franc et transparent avec les artistes et les intellectuels.

Fidel écouta et eut de nombreux débats avec les créateurs ; il s’intéressa à leurs préoccupations et partagea leurs initiatives. Pour lui, l'engagement, la participation et la dimension éthique furent des piliers inséparables de la politique culturelle de la Révolution.

En 1993, alors que beaucoup dans le monde pariaient sur l'effondrement imminent du socialisme cubain et que dans le pays certaines valeurs se dégradaient du fait de la précarité matérielle du moment, il s'adressa en ces termes aux délégués du Congrès de l'Union des écrivains et des artistes de Cuba (Uneac): « La culture est la première chose qui doit être sauvée ». Qui, si ce n’est quelqu'un doté d'une vision stratégique à long terme et politiquement et intellectuellement lucide, pouvait-il élaborer un tel concept au milieu des circonstances qui prévalaient à l’époque ?

Dans le cadre du Congrès organisé récemment par l'Association Hermanos Saiz [association des jeunes créateurs], la maison d’éditions Abril a publié le livre Fidel y la AHS, compilé par l’historien Elier Ramirez, avec un prologue d’Abel Prieto. L’ouvrage recueille pour la première fois les interventions et les dialogues tenus par Fidel avec les jeunes créateurs à deux moments : le 12 mars 1988 et le 18 octobre 2001.

Les réflexions qu'il contient complètent celles du leader de la Révolution lors de Congrès et de sessions du Conseil national de l'UNEAC, durant ses rencontres avec les professeurs et les étudiants et dans des forums internationaux où il aborda l'importance des idées dans la formation des nouvelles générations, la conception de la politique culturelle et les processus de transformation sociale.

Je partage l’avis d’Abel Prieto selon lequel Fidel continue à nous appeler « à débattre avec lui, avec ses idées, avec ses propositions sur la façon de défendre l'espace central de la culture dans la Révolution, afin de soigner les zones endommagées du tissu spirituel de notre société, de résister aux attaques colonisatrices, de devenir définitivement plus cultivés et plus libres ».

Il y a exactement 30 ans, Fidel nous mit au défi de remplir une mission que nous ne pourrons jamais remettre à plus tard, et encore moins en ces temps de renouveau et de continuité générationnelle dans la conduite de notre processus et de mise à jour et de perfectionnement du modèle socialiste cubain :

« Je crois que nous pouvons avoir les deux choses : le meilleur programme d'éducation esthétique et la meilleure politique culturelle, et je disais que si nous avons du succès dans tout le reste, et que nous n’en n’avons pas en cela, nous devrions en avoir honte, nous devrions nous sentir incapables de résoudre un problème dans ce domaine. De toute évidence, c'est le terrain dans lequel les processus révolutionnaires et les pays socialistes ont rencontré le plus de difficultés. Travaillons et luttons pour pouvoir dire avec fierté : nous avons la politique correcte, la meilleure politique, la plus révolutionnaire dans le domaine de la culture. »