ORGANE OFFICIEL DU COMITÉ CENTRAL DU PARTI COMMUNISTE CUBAIN
« Je ne peux pas m’empêcher de penser et de réfléchir aux choses que je découvre », affirme Bell Lara. Photo : Institut cubain du livre

Chercheur, intellectuel, cubain, originaire de Guantanamo et lauréat du prix national des Sciences sociales : tel est José Bell Lara, mais avant tout, selon ses propres mots, c’est un révolutionnaire d’origine très modeste. Il nous reçoit le jour de son 87ᵉ anniversaire, assis dans un fauteuil, solidement accompagné à l’arrière-plan par une modeste étagère de livres et un tableau représentant Don Quichotte.

Converser avec Bell Lara implique de suivre le rythme de l’esprit inquiet de l’enfant qu’il demeure lorsqu’il raconte des histoires. Il ne peut pas dissimuler l’une de ses vocations : celle d’enseignant. À la question sur son inclination pour les sciences sociales, il répond par un récit détaillé, ponctué de pauses, de descriptions minutieuses et, bien sûr, de digressions propres à quelqu’un qui prend plaisir à raconter.

Le chercheur n’a pas toujours été chercheur. Les sciences sociales et les philosophes sont entrés dans sa vie, après qu’il a vendu des revues et des billets de loterie avant le triomphe de la Révolution, et alors qu’il s’orientait vers un métier de mécanicien d’avions.

« Mais ma mère m’a beaucoup encouragé à lire, si bien que j’étais un lecteur infatigable », raconte-t-il, avant d’évoquer le tissu social de son enfance et de sa jeunesse.

« Guantanamo était une société de type aristocratique, dans laquelle les pauvres avaient leur place, tout comme les Noirs. Il existait des rues centrales dont les maisons étaient habitées uniquement par la petite bourgeoisie blanche. Toutes les tendances politiques y étaient présentes : anarchisme, socialisme, fascisme, une immigration espagnole républicaine, ainsi que l’opportunisme politique. La jeunesse orthodoxe y était très influente ». 

Pourquoi avez-vous décidé d’étudier les sciences sociales ?

–C’est un long parcours, car en réalité, ce que je voulais avant tout, c’était apprendre un métier. Compte tenu de ma condition sociale, s’il n’y avait pas eu la Révolution, j’aurais pu devenir un médiocre mécanicien d’aviation ou un médiocre réparateur de télévision et de radio. Que s’est-il passé ? En développant ce goût pour la lecture, je me suis heurté à l’économie, aux questions juridiques, au marxisme. Je lisais tout ce qui me tombait sous la main, à la recherche d’une vision globale. Cette vision, je l’ai trouvée au Département de philosophie de l’Université de La Havane, en 1963 ou en 1966, je ne me souviens pas très bien.

Avant cela, Bell Lara avait obtenu une bourse sur concours à l’École technique de Rancho Boyeros, il avait fondé l’École d’instruction révolutionnaire Pedro M. Rodriguez et avait été élu commissaire municipal à Santiago de las Vegas. 

Il a ensuite poursuivi des études en économie des transports à l’Université de La Havane et, en deuxième année, lors de l’une des mobilisations à participer à la coupe de la canne à sucre dans les champs de Manga Larga (Matanzas), il est entré en contact avec des philosophes avec lesquels il a discuté de Marx, Lénine et Gramsci.

« Je me suis passionné pour leurs idées et, à notre retour à La Havane, ils m’ont proposé d’intégrer le premier cours de formation d’instructeurs en philosophie ». Son arrivée a coïncidé avec l ‘élaboration et la publication du premier numéro de la revue Pensamiento Critico, à laquelle Bell Lara contribua de manière importante. Par la suite, il a commencé sa carrière d’enseignant comme professeur à l’École de sciences politiques. Il était le plus jeune des professeurs.

La conversation en vient inévitablement à parler de Fidel Castro Ruz ; l’étude de sa pensée fut sa première passion intellectuelle. À ses yeux, il constitue la figure la plus importante de l’Histoire cubaine depuis les années 1950 et il est toujours présent dans ses analyses.

« L’une des caractéristiques de Fidel est son incroyable capacité d’organisation. De plus, il a su traduire le langage du marxisme dans un langage cubain. Ce fut un dirigeant, un leader doté d’une personnalité magnétique. Le responsable politique le plus remarquable de la seconde moitié du 20ᵉ siècle.

« Dans son premier discours, il a déclaré: "Ne nous trompons pas en croyant que désormais tout sera facile ; peut-être, au contraire, tout sera plus difficile. Dire la vérité est le premier devoir de tout révolutionnaire. " Pour le chercheur, une révolution a d’innombrables ennemis et il affirme que les révolutions inachevées ne font que creuser leur propre tombe.

La Foire du livre de cette année, qui rend hommage au centenaire de Fidel, vous est dédiée…

–Je ne m’attendais pas à cet hommage, il ne figurait pas dans mes projets. Cela m’a totalement surpris. Ensuite, on m’a également décerné le prix national des Sciences sociales. Je n’attendais ni l’un ni l’autre, car je n’ai pas travaillé pour les obtenir. Je pense qu’il faut se consacrer uniquement à ce qui est le plus utile.

Consacrer la Foire à Fidel est nécessaire et important, car c’est une manière d’universaliser sa pensée. 

Avec plus de seize ouvrages publiés, comment décidez-vous de vos thèmes de recherche ?

–Il est très difficile de décider, car souvent on peut se tromper en choisissant un sujet et en avançant dans son étude. La recherche n’est pas une route droite.

Parfois, je lis un document et je me rends compte qu’il y avait d’autres textes que j’aurais dû sélectionner. Aujourd’hui, par exemple, un livre électronique peut contenir 800 ou 900 pages, alors que le premier que nous avons publié en comptait environ 230. Il faut donc choisir, et parfois la sélection n’est pas la meilleure. 

Quelles valeurs considérez-vous essentielles à transmettre aux étudiants, surtout à ceux qui se consacreront à la recherche ?

–Je pense que la première chose est d’être modeste, de ne pas se croire un génie. Savoir que ce que l’on ignore est infiniment plus vaste que ce que l’on connaît. Et être rigoureux. Dans mon travail de recherche, j’ai une certaine anarchie de pensée : je passe d’un sujet à un autre, puis j’y reviens. J’ai plusieurs préoccupations récurrentes dans mon processus de réflexion, tout en poursuivant l’étude de la problématique du développement. 

Existe-t-il une œuvre qui a marqué un tournant dans votre parcours de chercheur ?

–Oui, un livre intitulé Cuba : socialisme dans la mondialisation, publié au Mexique. Aujourd’hui, il nécessiterait une introduction ou un complément, mais, dans cet ouvrage, j’ai cherché à structurer de manière systématique ma réflexion de l’époque. 

Pourquoi cet ouvrage ?

–Je n’avais jamais auparavant systématisé ma pensée. Si vous lisez, par exemple, Transformations mondiales et perspectives de la Révolution cubaine, j’y aborde divers thèmes, depuis l’origine et le caractère national et populaire de la Révolution cubaine, ainsi que la conjoncture économique.

De plus, lorsque j’écris, je cherche toujours à montrer comment la politique de la Révolution s’efforce de préserver le plus possible ses acquis. La Révolution doit se concrétiser dans des réalités tangibles, afin que les gens sachent qu’elle transforme le monde, mais aussi qu’ils ressentent qu’elle change leur vie quotidienne.

Quel livre recommanderiez-vous toujours aux jeunes ?

–Il est difficile d’en choisir un seul ; je pense plutôt à des lectures qui marquent profondément, par exemple Jack London. Il a écrit une nouvelle intitulée L’amour de la vie (1905). Je ne l’avais pas lue ; pourtant, un jour, j’ai appris que le Che avait pensé à ce récit lorsqu’il fut blessé au cou, et ensuite j’ai su que Lénine, avant de mourir, avait demandé qu’on le lui lise. J’ai lu ce texte, et il est réellement impressionnant.

La littérature latino-américaine, notamment le réalisme magique, est extraordinairement riche. Pourtant, lorsqu’on examine les catalogues éditoriaux du continent, on y trouve davantage de publications européennes et nord-américaines que latino-américaines. Je recommande de lire notre littérature et d’approfondir la connaissance de nos propres réalités.

Il est important de consacrer notre espace éditorial aux jeunes afin de les familiariser avec la littérature. Je pense également qu’il y a une question à prendre en compte : celle des personnes âgées et de l’expérience accumulée. On ne peut pas gaspiller ce capital de connaissances. Il faut embrasser tout l’éventail des âges, car chacun est important dans un projet révolutionnaire.

Que signifie pour vous la recherche ?

–Elle signifie ma vie, véritablement. Je ne peux m’empêcher de penser et de réfléchir aux choses que je découvre.

Avez-vous des projets personnels pour cette année ?

–Reprendre un essai que j’ai écrit en 1972 : Phase insurrectionnelle de la Révolution cubaine. Je l’ai relu récemment. Je pense que mon projet est maintenant d’achever ce travail en y intégrant toutes les connaissances nouvelles acquises au fil du temps, et d’en préparer une seconde édition.

Je pense que la transition socialiste à Cuba a commencé avec le processus insurrectionnel, et il est nécessaire de l’aborder à partir de ce point de vue. Peut-être que l’un de mes lecteurs reprendra ce travail et le développera avec beaucoup plus de succès que moi.

Quels conseils donneriez-vous aux personnes de votre âge ?

–Garder la confiance dans la Révolution, malgré toutes les difficultés. Je pense que la Révolution est venue pour rester. Et elle restera.