ORGANE OFFICIEL DU COMITÉ CENTRAL DU PARTI COMMUNISTE CUBAIN
Tubal fut parmi les journalistes essentiels pour raconter la dynamique de la Révolution, avec une perspective cultivée et fidèle à son Parti et à son peuple. Photo: Ricardo López Hevia

Tubal Paez parcourt ces lieux où il a travaillé pendant 20 ans comme s’il donnait vie, une nouvelle fois, à ces fragments de mémoire. Il suffit de regarder ses yeux, habités par cet éclat propre à la nostalgie. D’un geste du doigt, il désigne les objets et raconte comment ils étaient autrefois : la rédaction bondée de journalistes, des enfants courant partout, les visites de Fidel et le bruit constant des rotatives.
« Pourquoi se souvient-on parfois de la voix des gens, mais pas de leur visage ? », dit-il en s’arrêtant devant chacune des photographies, conservées au Centre de documentation et d’archives du journal, lesquelles témoignent de son passage à Granma – ce lieu qui fut presque comme son foyer.

Lors de la visite du cosmonaute Arnaldo Tamayo Méndez à la rédaction. Photo: Felicia Hondal

Pourtant, il se souvient aisément des noms et raconte des anecdotes, enrichies par les témoignages des collègues de cette époque, qui continuent encore aujourd’hui de faire partie de la rédaction et lui vouent un immense respect. Impossible de savoir combien d’heures de sa vie il aura consacrées à ce lieu, dont il connaissait chaque détail, « au point de pouvoir y marcher dans l’obscurité, sans risquer de trébucher sur quoi que ce soit ».
La mémoire peut être trompeuse et peut-être conserve-t-elle des sentiments mêlés en constatant que le journal, comme tant d’autres lieux, n’a pas échappé aux changements imposés par le temps. Pourtant, le sentiment, lui, ne change pas :
« C’est le même Granma que celui que j’ai connu. Lorsque je lis le journal, je constate qu’il est à la hauteur de l’époque où j’y travaillais. Il se peut que je ne perçoive plus l’odeur de l’encre ni les émanations de plomb qui faisaient partie de l’ancienne technique d’impression, mais je retrouve la fraîcheur de la nouveauté, l’élan de l’âge que j’avais à l’époque où j’ai été engagé. »
Il y fit ses débuts en 1966, à peine quelques mois après la fondation du journal, le 3 octobre 1965. Ses premiers travaux – qu’il n’oublie pas – furent une série de caricatures à l’occasion des 10e Jeux d’Amérique centrale et des Caraïbes, en 1966. La signature est minuscule, presque imperceptible, mais jamais il n’oublierait ces traits et il s’émeut encore devant ces premiers essais de  jeune débutant.
Pourtant, ce jeune homme né à Jaruco en 1940 avait défendu Cuba bien avant de rêver de devenir journaliste. Dans ses racines familiales, et auprès de parents aux idées libérales, il trouva l’inspiration pour lutter dans la clandestinité contre les forces de Fulgencio Batista, alors qu’il n’avait pas encore atteint la majorité.
Sa première action, raconte-t-il, fut de participer à une collecte destinée à financer le voyage de deux membres de l’expédition du yacht Granma : Tomas David Royo Valdés et Noelio Capote Figueroa. « Ils ont été pour moi une source d’inspiration ». D’autres événements, comme la grève du 9 avril 1958, ne lui furent pas étrangers, si bien qu’à plusieurs reprises, il dut faire face à l’emprisonnement et à la torture.
« J’aimais beaucoup lire les illustrations des journaux, dans les suppléments de bandes dessinées » (est-ce là la graine de sa vocation journalistique ?). Il fut également un lecteur assidu de textes comme Le Presidio político en Cuba (la prison politique à Cuba), de l’Apôtre José Marti, sa première lecture politique : « Martí vous touche profondément et bouleverse votre vie, car il possède une manière très particulière de décrire les personnages durant son séjour en prison ».
Après le triomphe de la Révolution, il fut élu à la direction du Mouvement du 26 Juillet et assuma d’importantes responsabilités dans sa municipalité natale. À La Havane, il participa à l’organisation du Parti communiste de Cuba – dont il est considéré comme l’un des fondateurs – et fut choisi pour étudier à l’école Ñico Lopez.
Le hasard est mystérieux : un jour, Isidoro Malmierca, directeur fondateur de Granma, lors d’une visite à l’école, lui proposa, ainsi qu’à d’autres camarades, d’étudier le matin et de travailler l’après-midi pour l’organe officiel du Parti.
Des maîtres tels que Martha Rojas, Juan Marrero, Elio Constantin, Cardosa Arias et Gaspar Jorge Garcia Gallo formèrent ce jeune homme qui, de 1966 jusqu’aux années quatre-vingt, occupa les fonctions de maquettiste et de rédacteur, chef de la page idéologique, chef de rédaction et de l’information, puis, enfin, premier sous-directeur pendant près de douze ans.
Au cours de ces nuits, tout pouvait arriver : corrections de dernière minute, coquilles et toutes sortes de peurs. « J’habitais près du journal ; si les rotatives venaient à s’arrêter, je percevais le silence soudain. Cela signifiait qu’ils avaient trouvé une erreur ! Ma femme disait qu’elle avait épousé un Chinois, car nous vivions à des horaires différents », nous confie-t-il.
Il garde en mémoire des moments de grande satisfaction, comme les tirages d’un million d’exemplaires, ainsi que ces occasions où Fidel déplaçait au journal le centre de situations complexes pour le pays. De là est née l’habitude que des dirigeants tels que Manuel Piñeiro, Celia Sanchez et Raul Castro se rendent à la rédaction du journal, où il pouvait écouter leurs expériences.
Lorsqu’il fut transféré à la revue Bohemia en 1987, il regretta alors les avantages du travail dans un quotidien. Là, il devait préparer jusqu’à quatre numéros en même temps, et veiller aux couvertures, aux reportages et à ce que tout, avec autant d’avance, soit respecté. Il y resta peu de temps : en 1988, il fut nommé directeur de El Habanero, prédécesseur des hebdomadaires d’Artemisa et de Mayabeque, dont il se souvient comme d’« un petit journal, mais de grande influence, et très suivi par Fidel ».
Il resta encore 20 ans à la tête de l’Union des journalistes de Cuba, période durant laquelle il parcourut chaque recoin du pays, tout en se consacrant pleinement au Parlement cubain, où il assuma ensuite la Direction de la communication avec des responsabilités dans diverses organisations.
Après une vie marquée par autant d’engagements, il reste « rivé aux informations ; je ne peux pas dormir si je ne m’informe pas, si je ne suis pas au courant de ce qui se passe dans le monde ». Pour lui, ce qu’il y a de plus précieux dans notre réalité se trouve dans les expériences les plus difficiles, qui peuvent être mises à profit pour se rapprocher davantage des gens et parler le langage du quotidien.

Pour l’avenir, il n’a pas de souhait ambitieux : « être rappelé comme un bon Cubain, une bonne personne et un bon voisin ». Il faudra aussi se souvenir de lui comme d’une figure indispensable du journalisme cubain et pour cette vocation précoce de service qui l’a conduit, alors qu’il n’était encore qu’un jeune garçon, à collecter de l’argent afin que deux membres de l’expédition du Granma puissent embarquer vers la liberté.