
Son importance ne fait aucun doute : le discours de Fidel, prononcé le 30 juin 1961, est considéré comme le texte fondateur de la politique culturelle de la Révolution. « Paroles aux intellectuels » a célébré ses 65 ans.
Au cours de ces récentes journées de commémoration, de même qu’il y a des décennies, il a été fait remarquer qu’il s’agissait d’un texte davantage cité que lu, y compris déformé, non sans intentions malveillantes.
Le lire implique d’y trouver des phrases qui semblent avoir été prononcées pour notre temps : « Je crois que sans être optimiste on ne peut pas être révolutionnaire, parce que les difficultés qu’une Révolution doit vaincre sont très sérieuses. Il faut être optimiste ! Un pessimiste ne pourrait jamais être révolutionnaire. » Et cela permet, en outre, de pénétrer de première main la pensée du commandant en chef Fidel Castro sur la culture ; une vision qui n’en resta pas au plan théorique, mais qui atteignit le plan pratique : elle évolua, grandit et fonda.
Les paroles de Fidel furent la conclusion de trois journées de dialogue en cette année 1961 – les 16, 23 et 30 juin – à la Bibliothèque nationale, entre écrivains et artistes, et des représentants du Gouvernement révolutionnaire. L’interdiction de projeter dans les cinémas le documentaire PM (1960), d’Orlando Jiménez Leal et Saba Cabrera Infante, qui avait déjà été diffusé à la télévision, fut à l’origine de ce débat.
Le contexte était tendu : la Révolution s’était déclarée socialiste, il y avait eu l’invasion puis la victoire de Playa Giron, l’hostilité impérialiste s’intensifiait et le réalisme socialiste, avec ses étroitesses, effrayait de nombreux créateurs.
La docteure Isabel Monal, qui avait participé à cette rencontre, a commenté lors d’un panel qui s’est tenu, le 23 juin, au Centre Fidel Castro Ruz, à l’occasion de l’anniversaire du discours de Fidel : « Il y avait des doutes sur la manière dont seraient gérées les fonctions de la culture ; des doutes justifiés, car la Révolution se radicalisait », et dans d’autres contrées, le stalinisme avait tracé des lignes profondément erronées.
« Fidel écoute, encourage le débat pendant des heures, ne rabaisse ni n’interrompt aucune pensée », s’est souvenue l’intellectuelle, qui a précisé que « "Paroles aux intellectuels" est un point de départ et un point d’arrivée » : le Commandant en chef avait manifesté son intérêt pour la culture au sens le plus large, avant même ce moment, mûri ses idées, et avait également agi en sa faveur.
Ce fut une rencontre réellement transcendante – a estimé Monal – non seulement de la culture cubaine, mais ce fut aussi un moment de référence universel sur ce que doit être la relation entre culture et société dans la construction du socialisme. Avec ses paroles, Fidel dote la Révolution « d’une conception de la culture, de respect pour la création » et « apporte cette conception à Cuba et au marxisme lui-même ».
Après cette journée, dit-elle, les peurs disparurent, et la recherche commença: il appartenait aux intellectuels eux-mêmes, aux côtés du peuple, de concevoir le chemin.
PLUS DE CULTURE ET PLUS D’ART
Le poète et ethnologue Miguel Barnet était alors un jeune homme de 21 ans. À propos de l’impression que lui causa l’intervention, il a déclaré : « cet homme, soudain, s’élève avec une stature intellectuelle extraordinaire, avec un discours d’une transparence incroyable, d’une élégance, et un usage de la métaphore, de l’emphase, qui m’a beaucoup ému. »
Dès le début, Fidel affirme clairement sa conviction que la révolution économique et sociale doit inévitablement produire aussi une révolution culturelle ; et il aborde de front le « problème fondamental », à savoir la liberté pour la création artistique, formelle et de contenu :
« Permettez-moi de vous dire, tout d’abord, que la Révolution défend la liberté, que la Révolution a apporté au pays une somme considérable de libertés, qu’elle ne saurait, par essence, être ennemie des libertés et si certains redoutent que la Révolution n’étouffe leur esprit créateur, cette inquiétude est inutile, cette inquiétude n’a pas lieu d’être. »
À propos de la manière dont la Révolution agira vis‑à‑vis du secteur des artistes et des intellectuels qui ne seraient pas révolutionnaires, le jeune dirigeant précise – dans le passage le plus célèbre de son discours – que l’objectif est qu’« ils découvrent qu’à l’intérieur de la Révolution ils disposent d’un lieu pour travailler et pour créer ; et que leur esprit créateur, même s’ils ne sont pas écrivains ou artistes révolutionnaires, ait l’opportunité et la liberté de s’exprimer. C’est-à-dire, dans la Révolution. Cela signifie que dans la Révolution, tout. Contre la Révolution, rien, car la Révolution a également ses droits ; et le premier droit de la Révolution est le droit d’exister. Et face au droit de la Révolution d’être et d’exister, personne – du fait que la Révolution inclut les intérêts du peuple, du fait que la Révolution représente les intérêts de toute la nation – personne ne peut invoquer légitimement un droit quelconque contre elle. »
Roberto Fernandez Retamar, poète et essayiste, dira à ce sujet des années plus tard : « Je fais partie de ceux pour qui « dans la Révolution », loin d’être un appel à l’obéissance servile, inclut la critique – depuis des perspectives révolutionnaires – des conflits ou des erreurs dans lesquels nous aurions pu tomber. »
Le discours « Paroles aux intellectuels » ne s’en tient pas au registre des explications, il se lance dans la dimension programmatique : le processus ne peut pas prétendre étouffer l’art ou la culture, car il souhaite précisément le contraire, les développer et en faire un véritable patrimoine du peuple, afin que celui-ci puisse satisfaire ses besoins spirituels.
Il fallait découvrir les talents, ouvrir la voie aux intelligences, éviter qu’elles ne se perdent, comme cela se passait auparavant, faute d’opportunité, et « faire du peuple aussi un auteur et un créateur, car en définitive le peuple est le grand créateur. »
L’esquisse de ce qui deviendra l’Union des écrivains et des artistes de Cuba (Uneac), se fait jour, de même que les publications, le système d’enseignement artistique, les instructeurs d’art, le mouvement des amateurs… et un appel fondamental : « nous allons livrer une bataille contre l’inculture. »
La Révolution – qui « signifie précisément davantage de culture et davantage d’art » – « ne demande pas le sacrifice de génies créateurs. Au contraire, la Révolution dit : mettez cet esprit créateur au service de cette œuvre, sans crainte que votre œuvre n’en sorte mutilée ».
Pour Miguel Barnet, « ce discours fut un art poétique de la culture de la Révolution. Ce fut un texte fondateur, entre autres choses, parce qu’il constituait une bataille contre toute forme de dogmatisme, contre toute forme de sectarisme (…) c’était un pays qui allait vers une conception très intégrale de la culture, très démocratique, très planétaire, et très révolutionnaire (…) il contribua à nous situer, dès ce moment-là, dans une offensive culturelle face à toute menace de valeurs étrangères ».
UNE PORTE OUVERTE
La critique et essayiste Graziella Pogolotti dira à ce sujet que, comme conséquence de cette rencontre et de ces paroles, les espaces se multiplièrent, une politique profonde fut conçue, destinée à démocratiser la culture et à l’étendre vers les zones les plus isolées du pays ; on imagina également de poser, sur de nouvelles bases, la formation des créateurs : « La notion de culture incluait, dès lors, la création artistique et littéraire, sa projection vers un destinataire longtemps marginalisé et le développement d’un climat favorable à sa croissance. »
En 1967, Juan Marinello avait écrit à Retamar : « J’ai toujours cru que le discours du compañero Fidel en 1961, adressé aux intellectuels, possédait une dimension capitale : il nous a sauvés de tomber dans les féroces dirigismes qui ont assombri, en d’autres latitudes, la tâche créatrice. »
Lorsque les déviations de cette voie débouchèrent sur la période de censures et de marginalisations, connue comme le « Quinquennat gris », ce discours fut l’instrument pour y remédier.
Lors de la création du ministère de la Culture en décembre 1976, Armando Hart, qui fut nommé à sa direction, déclara : « j’ai compris qu’on m’avait confié cette responsabilité d’appliquer les principes énoncés par Fidel dans "Paroles aux intellectuels" et de bannir radicalement les faiblesses et les erreurs qui étaient apparues dans la mise en œuvre de cette politique. J’ai considéré qu’il n’était possible de rendre ma gestion plus efficace qu’en promouvant l’identité nationale cubaine, qui avait été articulée au cours de notre siècle avec la pensée socialiste. J’ai compris que pour ce faire, il était nécessaire d’utiliser, dans le domaine subtil et délicat de l’art et de la culture, les styles politiques de Marti et de Fidel. »
Le 25 juin, dans la salle Villena de l’Uneac, l’écrivain et président de la Casa de las Américas, Abel Prieto, a estimé qu’avec ce discours d’avant‑garde, Fidel fondait une politique culturelle unique, ouverte, antidogmatique, dont aucun processus révolutionnaire antérieur n’avait disposé, et dans laquelle l’idée d’interdire était absente.
Cette vision plurielle et libératrice du texte reste d’actualité, tout comme d’autres postulats fidélistes qui s’y rattachent : la culture est le bouclier et l’épée de la nation, et c’est la première chose qu’il faut sauver. Cela semble avoir été dit pour notre époque, autant que certaines réflexions sur son impact, parmi lesquelles celle de Barnet :
« …la culture générale de ce pays est si riche qu’elle sert de soutien idéologique à la nation cubaine, et je crois que c’est la grande porte par laquelle nous pouvons tous passer, et c’est une porte qui, jamais, ne se fermera. »




