ORGANE OFFICIEL DU COMITÉ CENTRAL DU PARTI COMMUNISTE CUBAIN
Photo: Ricardo López Hevia

CELUI qui est considéré par beaucoup (dont l’auteur de ces lignes) comme le catcher le plus complet du baseball cubain raccrochera les crampons au cours d’un jubilé très attendu qui rassemblera de nombreux amis, joueurs actuels ou anciens partenaires dans son natal Caïbarien, village de pêcheurs sur la côte nord de la province de Villa Clara

Le départ du numéro 13 marquera aussi celui de l’homme des grands moments, le héros des Jeux olympiques d’Athènes en 2004, le meilleur joueur cubain des sports collectifs de cette année-là, qui détient à son poste l’un des pourcentages les plus élevés de coureurs retirés sur tentative de vol (56%), le joueur reconnu pour sa qualité et sa vision de jeu sur le terrain.

Et avec lui s’en va aussi le batteur au sang-froid, qui a réussi sa frappe au moment précis. C’était Ariel Pestano, le joueur polémique, intelligent et exigeant, qui a préféré l’affection de ses compatriotes plutôt que de recevoir des millions pour quitter son pays et passer professionnel. Le joueur que le Domincain David « Papi » Ortiz, une légende des Grandes ligues, qualifia de short stop (arrêt-court) du baseball.

Nous nous sommes rendus chez Pestano, qui a eu l’amabilité de nous livrer ses impressions sur son parcours de sportif de haut niveau et sa mission actuelle.

Nous l’avons surpris occupé à son jardin. Après les présentations et quelques minutes de conversation, en toute simplicité, il a posé sa tondeuse à gazon et nous a invités à entrer dans le salon. Avec un grand sourire, il m’a dit : « À vous de lancer la balle ! ».

Comment se sont passés vos débuts ?

J’ai commencé à jouer à la balle à la main (jeu d’enfants où le « batteur » frappe la balle avec le poing) dans les rues de mon Caibarien natal. Un jour, un ami m’a suggéré de m’inscrire dans une aire spéciale, et c’est ce que j’ai fait. J’ai été découvert par l’entraîneur quand j’étais encore tout jeune. Sur le plan sportif comme sur le plan humain, je lui dois beaucoup. Peu à peu, j’ai fait mes premiers pas, d’abord en faisant partie de l’équipe de la province et ensuite en tant que membre de l’équipe nationale aux Championnats du monde cadets. À mon retour j’ai été admis à l’École d’initiation sportive. Peu après j’ai été appelé à l’équipe nationale junior et ensuite à celle de ma province. Le reste, tout le monde est au courant.

Vous avez toujours été catcher ?

Oui, c’était mon poste préféré. C’est peut-être parce que j’étais un enfant hyperactif que je n’avais pas la patience d’attendre que quelqu’un frappe la balle de mon côté.

Vous avez le mérite d’avoir joué dans toutes les catégories de l’équipe nationale. Votre talent est-il inné ou acquis ?

C’est un mélange des deux. J’avais des habiletés, une bonne force de frappe, un bras puissant et un bon placement derrière le marbre. Mais ce sont des éléments que j’ai perfectionnés au fil des années.

Vous considérez-vous comme un receveur complet ?

Je pense que personne n’est complet. La perfection n’existe pas. Il y a toujours des choses à améliorer pour mieux faire.

Photo: Ricardo López Hevia

Comment voyez-vous votre poste à l’heure actuelle ?

Je pense que le principal problème que nous avons aujourd’hui au poste de catcher, voire dans le baseball en général, c’est que nous avons payé les conséquences de la retraite précoce de joueurs qui accumulaient une vaste expérience. Ils constituaient l’exemple, la référence qu’il fallait pour apprendre. J’ai beaucoup appris d’Antonio Pacheco, d’Orestes Kindelan et d’Omar Linares, qui à leur tour avaient subi l’influence de stars de la taille d’Antonio Muñoz, Pedro José « Cheito » Rodriguez et Luis Giraldo Casanova. Toutes ces compétences et ce savoir-faire étaient transmis d’une génération à l’autre, et ceci n’existe pratiquement plus.

Quels conseils pouvez-vous donner aux nouvelles générations de catchers ?

Plus que de leur dire comment faire les choses, je leur conseille de travailler dur, encore et encore, en faisant attention aux détails. L’académie est une chose importante, mais il faut se familiariser avec la discipline et le travail quotidien.

Est-ce vrai que vous étiez une sorte d’ « enfant terrible » dans votre équipe.

Bon, pas un enfant terrible. C’est vrai, j’ai une personnalité assez forte et j’aime les choses bien faites. Il est dur d’être à genoux pendant trois heures derrière le marbre et de voir quelqu’un saboter le match à cause d’une bêtise.

Lorsqu’on entre sur le terrain, on a des devoirs envers le public. Si on n’est pas prêt à assumer cette responsabilité, mieux vaut rentrer chez soi. Mais il y a aussi des joueurs qui ont besoin d’un encouragement, d’une petite tape sur l’épaule, et c’était à moi d’haranguer, de replacer ou de motiver mes coéquipiers.

Vous avez toujours été un frappeur très opportun. Aimiez-vous intervenir dans les moments difficiles du match ?

J’y prenais un grand plaisir et je me préparais pour ce moment, et par un heureux hasard mon tour dans l’ordre des frappeurs m’a fait vivre beaucoup de ces moments chauds et je m’en suis bien sorti.

Chaque fois que vous frappiez en lieu sûr, vous leviez les yeux et les index vers le ciel, dans une espèce de rituel. À qui dédiiez-vous cette bonne frappe ?

À ma mère, qui m’a toujours accompagné dans les bons et les mauvais moments de la vie.

Quel était le lanceur le plus gênant pour vous au bâton ?

Je n’étais pas un grand frappeur, si bien que je les trouvais tous difficile. C’est ce qui m’a obligé à réfléchir davantage, à mieux me préparer, à mieux les observer. Le fait d’avoir été catcher m’a probablement aidé dans cet effort.

Et le lanceur le plus difficile qu’il vous ait été donné de servir derrière le marbre ?

J’ai vécu une époque où tous les lanceurs étaient difficiles, comme Norje Luis Vera, José Ariel Contreras, Maels Rodriguez, Adiel Palma, Pedro Luis Lazo et José Ibar, entre autres. Ils touchaient presque tous des vitesses de plus de 90 milles, et ce n’était pas évident. Mais nous avions une complicité et une entente parfaites.

Que pensez-vous de cette manie d’envoyer des signes au catcher depuis le banc de touche ?

Je n’ai jamais aimé cela. Lorsque tu l’acceptes, tu finis par devenir un robot qui a cessé de penser. Au lieu de faire une analyse

ou une lecture du match, tu passes ton temps à guetter les consignes du banc de touche.

Avec quel directeur technique vous êtes-vous senti le plus à l’aise ?

Cela s’est très bien passé avec la plupart d’entre eux : Pedrito Pérez, Rey Vicente Anglada, et Alfonso Urquiola, entre autres. Certains ont voulu me coller l’étiquette de « pas commode », de « conflictuel », mais mes résultats pendant 22 séries nationales et 16 ans au sein de l’équipe nationale prouvent le contraire.

La compétition de votre vie ?

Les Jeux olympiques d’Athènes en 2004.

Celle que vous aimeriez oublier ?

Celle à laquelle je n’ai pas pu participer : la 3e Classique mondiale.

Estimez-vous avoir été victime d’une injustice à cette occasion ?

Bien sûr. Et ce n’est pas moi qui le dit mais tout le monde du baseball, à Cuba comme à l’étranger.

Pensez-vous que votre coup de circuit à la finale de la 52e Série nationale a réussi à panser cette blessure ?

Il y a des blessures qui ne guérissent jamais. Elle est toujours là, mais elle n’a pas affecté ma vie, car je me suis concentré sur d’autres choses plus importantes pour moi, comme ma famille, mon épouse et mes enfants.

Quel est, selon vous, votre meilleur résultat sportif ?

Je dirais que la 1ère Classique mondiale est le meilleur résultat du baseball cubain de tous les temps, et j’y étais. La victoire de Villa Clara contre Matanzas a été aussi un moment important, car cela faisait 18 ans que n’avions rien gagné. Les gens de notre province y tenaient tant et j’ai eu la chance de pouvoir le leur offrir. Ce coup de circuit a prouvé beaucoup de choses,

et surtout que j’étais en pleine forme, contrairement à ce qu’affirmaient certains.

Que faites-vous à présent ?

Je travaille à l’Académie. J’entraîne les jeunes promesses de notre sport, dont mon fils Arielito.

Pourra-t-il un jour prendre votre relève ?

Il a du talent, mais il devra travailler dur et avoir les possibilités de s’épanouir.

Comment aimeriez-vous qu’on se souvienne de vous ?

Pas par ce que j’ai fait, mais comme le joueur qui, avec ses vertus et ses défauts, a tout donné sur le terrain, le joueur qui n’a jamais trahi son pays alors qu’il aurait pu gagner des millions ailleurs. Tel est le legs que j’aimerais transmettre.