ORGANE OFFICIEL DU COMITÉ CENTRAL DU PARTI COMMUNISTE CUBAIN

VERS la fin des années 40, les États-Unis baptisèrent Porto Rico « la Vitrine des Caraïbes », comme un exemple à suivre pour l’ensemble de la région et de l’Amérique latine. C’était soi-disant le miracle d’industrialisation opéré par le géant capitaliste bienfaiteur du Nord dans une petite île pauvre, colonisée et sous-développée.

Après avoir détruit l’agriculture portoricaine, Washington encouragea les investissements étrangers – lire des États-Unis –, lançant un modèle d’industrialisation, au début avec des industries légères comme le textile, avant d’imposer des industries pharmaceutiques, pétrochimiques, et plus tard des sociétés de biotechnologie et d’électronique.

Mis à part les ravages environnementaux causés par ces compagnies, ce processus n’aida en rien au développement réel de l’Île, bien qu’il ait contribué à augmenter les revenus d’un secteur de la classe laborieuse.

Il s’agit de sociétés à capital étranger axées sur l’exportation. Elles produisent des marchandises dont le pays n’a pas besoin, sans aucun profit pour l’économie nationale, si ce n’est pour Wall Street.

Concernant la technologie, comme le faisait remarquer Sam Marcy, fondateur du Workers World Party, dans son livre High Tech, Low Pay, ces entreprises ne fournissent ni l’infrastructure ni le savoir-faire nécessaires pour permettre à Porto Rico de mener ses propres initiatives.

L’ÎLE BRISÉE

Telle est la vitrine alléchante qui cherche à cacher la réalité coloniale de Porto Rico. L’Île est en faillite avec une dette publique de plus de 73 milliards de dollars, soit quatre fois plus lourde que celle qui poussa la ville de Detroit à se déclarer en faillite il y a deux ans.

Un endettement contracté auprès de fonds financiers vautours de Wall Street au titre du paiement de bons municipaux à très haut rendement.

Cependant, en raison de son statut de colonie, à la différence de Detroit, Porto Rico ne peut pas se déclarer en faillite pour pouvoir renégocier sa dette. Ceci a été clairement confirmé lorsque l’administrateur colonial de service, Alejandro Garcia Padilla, a présenté une « loi de faillite créole » qui a été rejetée par la Cour fédérale à San Juan. Le gouvernement portoricain a introduit un recours devant la Cour d’appel de Boston.

LA SITUATION ÉCONOMIQUE

La dure situation qui afflige le pays depuis des années s’est aggravée avec l’éclatement de la crise économique mondiale en 2008. Le gouvernement colonial tenta de payer ses dettes en contractant de nouvelles dettes, en émettant des bons auxquels les agences d’évaluation de crédit accordent de moins en moins de valeur et qui sont réduits à du simple papier. C’est l’histoire du serpent qui se mord la queue…

Il n’y a plus d’argent à Porto Rico pour payer les acheteurs de bons, des paiements qui, d’après la Constitution coloniale, sont prioritaires et passent avant le bien-être du peuple.

Selon l’Office fédéral des statistiques, le chômage touche désormais 11,8% de la population. Cependant, ces chiffres « officiels » ne reflètent pas la réalité, si l’on sait que le sous-emploi est comptabilisé comme chômage, les journées courtes comme des journées à temps complet, etc. Il faut également tenir compte de l’arrivée massive d’entrepreneurs des États-Unis, grâce aux incitations alléchantes du gouvernement de Garcia Padilla .

Plus de 20% des postes de travail ont été perdus à Porto Rico depuis 2006. Et le rythme de destruction s’accélère. Actuellement, 387 postes de travail sont détruits chaque jour.

On assiste à une migration massive de Portoricains vers le sud des États-Unis (144 000 en 2014), dont beaucoup sont des jeunes diplômés universitaires. Le peuple portoricain paie leur éducation et l’empire en profite !

Selon le Dr Victor Ramos, président du Collège des médecins de Porto Rico, « rien que l’année dernière, 361 médecins ont quitté l’Île, à raison d’un départ par jour. Cette année ils seront 500 ou plus ». Il ne reste qu’un pédiatre pour chaque 900 enfants, et le taux de mortalité infantile est de 8,2 pour mille naissances vivantes. Nous assistons à une dégradation générale de la santé de la population, y compris de la santé mentale en raison des cas accrus de dépression et de suicide.

Les familles ont de plus en plus de mal à subvenir à leurs besoins à cause de la cherté de la vie. Beaucoup d’entre elles perdent leur maison. « Pour la première fois à Porto Rico, la valeur des propriétés hypothéquées a dépassé les 900 millions de dollars ». Les familles doivent souvent choisir entre payer l’hypothèque de leur maison ou assumer les dépenses de santé ou d’éducation. Le 21 mai, alors que les instituteurs portoricains célébraient la Semaine de l’enseignant, le Secrétaire à l’Éducation, Rafael Roman Melendez, a annoncé la fermeture de 94 écoles publiques et la « reconfiguration » de 502 autres.

Déjà auparavant, le Boston Consulting Group (BCG) – un cabinet international de conseil en stratégie très actif dans le monde entier – avait recommandé la fermeture des écoles dans le cadre de la politique d’austérité.

LES MESURES DU GOUVERNEMENT

Depuis les années 90, on a assisté à un bradage systématique du pays, amorcé avec la privatisation de la compagnie des téléphones décrétée sous l’ère du gouverneur Pedro Rosello. À partir de là, toutes les administrations ont progressivement privatisé les biens publics, y compris l’aéroport, les services de santé, les autoroutes, la précieuse industrie de l’ananas, etc. Depuis, le mouvement progressiste et indépendantiste s’est donné pour mot d’ordre « Porto Rico n’est pas à vendre ! ».  

La « reconfiguration » des écoles n’est en réalité qu’une nouvelle tentative pour privatiser l’éducation. Les rares agences encore non privatisées ont été épargnées grâce à la lutte incessante de leurs travailleurs. C’est le cas de l’Autorité d’énergie électrique, défendue bec et ongles par le syndicat UTIER.

En plus des ventes, le gouvernement a voulu rembourser la dette par des prélèvements obligatoires sur les revenus des travailleurs. Alors que les géants internationaux comme la chaîne de supermarchés Wal-Mart réalisent des millions de dollars de bénéfices en

payant des impôts dérisoires (quand ils en paient). Quant au peuple, il doit supporter une charge de 11,5% au titre de l’ « impôt sur les ventes et les utilisations » (IVU), puis plus tard d’une « taxe sur la valeur ajoutée ». De fait, les 16% de la TVA que Garcia Padilla voulait imposer ont été rejetés par le législatif en mai grâce au mécontentement de la population.

Ces mesures sont excessives et ont des conséquences néfastes pour une population déjà appauvrie.

Outre le consensus du peuple contre la TVA de 16%, toutes ces mesures se heurtent à une résistance croissante des étudiants et des syndicats.

Les étudiants de l’Université de Porto Rico (UPR), dont l’action militante a évité la privatisation de leur établissement il y a quelques années, ont mené diverses initiatives, dont une grève de 48 heures et une grande mobilisation devant le Capitole le 13 mai.  

Leur mot d’ordre : « Ni IVU ni TVA. À ceux d’en haut de payer ! ». Non seulement ils rejettent les mesures d’austérité, mais ils proposent au gouvernement des alternatives pour faire face à la crise, comme la suppression des exemptions d’impôts aux entreprises multinationales accordées par l’État, ainsi que la modification de l’article 6.8 de la Constitution qui privilégie le remboursement de la dette sur les services à la population.

Dans un article, le Portoricain Nelson A. Denis, auteur du livre War Against All Puerto Ricans, paru récemment, présente une solution facile pour sortir de la crise de l’endettement : En finir avec la Loi sur la marine marchande (Jones Act), de 1920, qui exige que le transport de marchandises entre des ports des États-Unis (y compris de Porto Rico) se fasse sur des bâtiments battant pavillon des USA.

Il est difficile d’en donner tous les détails en si peu d’espace, si bien que pour résumer, il suffit de dire que la valeur des quotas protectionnistes des États-Unis (impôts, taxes et charges et autres obligations), la plus élevée du monde, retombe sur le dos du peuple consommateur de Porto Rico, ce qui renchérit considérablement la marchandise.

Et Denis de conclure : « De 1970 à 2010, le Jones Act a coûté à Porto Rico 29 milliards de dollars. Et de 1920 à nos jours, le coût s’élève à 78,8 milliards de dollars, un montant supérieur à la dette publique actuelle de l’Île ».

Le Jones Act n’est qu’une des nombreuses expressions du colonialisme. D’où la nécessité, une fois pour tous, de l’indépendance de Porto Rico. (Tiré de Workers World).