ORGANE OFFICIEL DU COMITÉ CENTRAL DU PARTI COMMUNISTE CUBAIN
En vertu de la Loi d’ajustement cubain, le Procureur général dispose d’un pouvoir discrétionnaire pour légaliser le statut d’émigrés cubains arrivant sur le territoire des États-Unis.

DEPUIS l’entrée en vigueur il y a un demi-siècle de la Loi d’ajustement cubain (Cuban Adjustment Act), la politique migratoire de Washington à l'égard de Cuba est aujourd'hui plus que jamais sous la loupe de la communauté internationale et suscite une vive réprobation, non seulement dans le pays directement affecté, mais dans plusieurs pays de la région frappés par les effets collatéraux de cette loi.

Née en 1966, en pleine Guerre froide sous la présidence de Lyndon B. Johnson, le Cuba Adjustment Act est une voie rapide facilitant l'obtention du statut de résident permanent aux États-Unis aux ressortissants cubains entrés sur le territoire américain, même clandestinement, et qui y sont admis « sur parole ».

En vertu de cette loi, le système migratoire étasunien réserve un traitement préférentiel, exclusif et unique aux citoyens cubains, traitement dont ne bénéficie aucune autre nationalité. En réalité, il s’agit d’un outil d’incitation à l’émigration illégale conçu à des fins de déstabilisation et fonctionnant en complément de l’application du blocus économique, commercial et financier exercé contre Cuba depuis octobre 1960.

Il est difficile de calculer le nombre de Cubains morts durant ces cinquante dernières années dans les eaux du Détroit de la Floride lors de traversées périlleuses, ou utilisant d’autres moyens pour tenter de gagner les États-Unis.

À l’application de la Loi d’ajustement cubain s’est ajoutée en 1995 une politique encore plus criminelle dite des « pieds secs-pieds mouillés ». Selon cette loi, les Cubains interceptés en mer sont rapatriés à Cuba, tandis que ceux qui parviennent sur les côtes américaines sont autorisés à rester aux États-Unis.

La politique migratoire arbitraire de Washington consistant à utiliser le flux naturel de personnes entre les deux pays comme une arme politique et un moyen de pression contre la Révolution cubaine a provoqué trois crises migratoires : Camarioca (1965), Mariel (1980) et la crise dite « des balseros » (1994).

Les accords migratoires actuellement en vigueur entre Cuba et les États-Unis ont été signés au terme des deux dernières crises. Aux termes de ces accords, les deux parties s’engagent à privilégier une approche concertée pour « une migration légale, ordonnée et sûre ».

Cependant, la Loi d’ajustement cubain et la politique des « pieds secs-pieds mouillés » contredisent l’esprit et la lettre de ces accords et sont une grave incitation à l’émigration illégale, au trafic de personnes, à l’entrée clandestine de citoyens cubains à travers des pays tiers et à la falsification de documents d’immigration, comme n’ont de cesse de le rappeler les autorités cubaines.

À l’instar du blocus, qui persiste toujours, les politiques et les législations en matière d’immigration des États-Unis vis-à-vis de Cuba sont des manifestations héritées d’un passé d’affrontement et d’hostilité que les deux se proposent de surmonter depuis le 17 décembre 2014. Mais, rien n’a changé en la matière deux ans après les annonces historiques des présidents Raul Castro et Barack Obama.

D’après les spécialistes, la politique des « pieds secs-pieds mouillés » n’est pas une loi, elle relève donc de l’entière compétence du président des États-Unis et son abrogation n’exige aucune démarche auprès du Congrès. Par ailleurs, le président Obama jouit d’une grande marge de manœuvre quant à l’interprétation de la Loi d’ajustement cubain, dont l’abrogation, elle, est du ressort des législateurs.

UN PROBLÈME RÉGIONAL

Il est devenu de plus en plus évident que la politique migratoire sélective appliquée par Washington ne cause pas seulement du tort à Cuba. Le Programme de parole pour des professionnels médecins cubains (Cuban Medical Professional Parole), en vigueur depuis de 10 ans, encourage les médecins cubains qui exercent à l’étranger à faire défection et d’entre immédiatement aux États-Unis comme réfugiés dans le but de nuire au système de santé de l’île, auquel on enlève du personnel hautement qualifié et formé gratuitement et dans des conditions difficiles par la Révolution, ainsi qu’à la coopération cubaine envers les autres pays du Sud.

L’Amérique latine a elle aussi commencé à subir directement les effets de cette politique. Un nombre croissant de Cubains utilise des routes migratoires terrestres plus compliquées (voire dangereuses), depuis l’Amérique du Sud jusqu’à la frontière entre le Mexique et les États-Unis dans le but de se mettre sous la protection de la Loi d’ajustement cubain. Dans leur trajet, beaucoup d’entre eux, y compris des enfants, sont exposés aux mains des passeurs (« coyotes »), des groupes criminels et autres intermédiaires qui se livrent à ce marché lucratif qu’est devenue la migration clandestine.

Récemment, les ministres des Affaires étrangères de neuf pays de la région ont adressé une lettre au Secrétaire d’État John Kerry demandant à la Maison-Blanche d’intervenir dans cette affaire.

« La Loi Publique 89-732 de 1966, plus connue comme “Loi d’ajustement cubain”, et la politique communément appelée “des pieds secs-pieds mouillés” sont intervenues dans ce contexte comme une incitation au flux désordonné, irrégulier et dangereux de citoyens cubains qui, au péril de leurs vies, transitent dans nos pays dans le but d’atteindre coûte que coûte n’importe quel poste frontière des États-Unis », souligne le document signé par les ministres des Affaires étrangères d’Équateur, de Colombie, du Costa Rica, du Salvador, du Guatemala, du Mexique, du Nicaragua, du Panama et du Pérou.

De l’avis de ces ministres, la révision de cette politique constituerait un premier pas pour éviter « l’aggravation de cette situation complexe et apporter une solution définitive pour assurer une migration ordonnée et régulière dans notre région ».

Cependant, les États-Unis ont fait une nouvelle fois la sourde oreille et les porte-parole du Département d’État et de la Maison-Blanche ont clairement exprimé leur position à cet égard : aucun changement n’était envisagé.

En dépit des mesures adoptées par les pays concernés par la coopération avec Cuba, le flux de migrants Cubains qui empruntent la voie

terrestre pour gagner les États-Unis continue. Selon des données de la Patrouille frontalière des États-Unis, plus de 46 000 Cubains sont entrés sur le territoire nord-américain via le Mexique durant les dix premiers mois de l’année fiscale.

DES INTENTIONS TRÈS DIFFÉRENTES

Certains se prononcent pour un changement de la Loi d’ajustement cubain, mais pour des raisons bien différentes de celles invoquées par Cuba, par la communauté internationale et certains secteurs aux États-Unis.

Ceux-là mêmes qui des décennies durant ont été les principaux promoteurs, au sein du Congrès, des agressions contre leur pays d’origine et se posent encore aujourd’hui en défenseurs des politiques du passé ont commencé à plaider en faveur de changements en matière de politique migratoire.

« En essence, notre loi traite catégoriquement tous les Cubains comme si c’étaient des réfugiés, qu’ils puissent le prouver ou non », a déclaré le sénateur républicain de Floride dans un discours au Sénat.

« Il est difficile de justifier le statut de certains qui, quelque temps après avoir gagné les États-Unis, repartent dans le pays qu’ils prétendent avoir fui 10, 15, 20, 30 fois par an », a-t-il ajouté.

Cette même idée est reprise par la congressiste Ileana Ros-Lehtinen. « Ceux qui souhaitent retourner à Cuba doivent passer par la procédure migratoire normale, et non pas jouir du bénéfice de la Loi d’ajustement cubain », a-t-elle indiqué récemment dans des déclarations à la presse.

Au Sénat, Rubio se range parmi les partisans d’un projet de loi similaire à celui présenté à la Chambre des représentants par Carlos Curbelo, lui aussi d’origine cubaine. D’après eux, l’objectif n’est pas d’éliminer la législation actuelle, mais d’obliger les Cubains à prouver qu’ils sont vraiment des « persécutés politiques » comme condition d’accès aux bénéfices accordés par les États-Unis.

Autrement dit, Rubio et Curbelo souhaitent renforcer l’objectif initial de la loi en encourageant des actions contre l’État cubain comme une exigence indispensable pour se voir accordé le droit d’asile. Ils prétendent en outre exercer un chantage contre les émigrés désireux de maintenir des contacts avec leur pays natal et leur famille.

LA COMMUNAUTÉ CUBAINE

L’émigration cubaine vers les États-Unis n’est pas un phénomène récent. Déjà au 19e siècle il existait une présence considérable de Cubains dans des villes comme New York, Key West et Tampa. Les émigrants cubains jouèrent un rôle vital dans l’histoire à travers leur soutien aux luttes en faveur de l’indépendance.

Le triomphe de la Révolution marqua le début d’une nouvelle ère dans ce processus, caractérisé par l’affrontement bilatéral. Mais il existe d’énormes différences entre les premières vagues migratoires de la haute bourgeoisie ou des secteurs proches de la dictature de Fulgencio Batista et l’émigration actuelle.

Les spécialistes s’accordent à dire que le flux actuel a les mêmes motivations que celles des émigrants du reste de la région et s’expliquerait par les disparités économiques entre le Nord et le Sud.

Aux États-Unis, les changements démographiques et politiques opérés durant ces dernières décennies au sein de la communauté cubaine sont visibles et se sont exprimés avec une force particulière après le 17 décembre 2014, date de l’annonce par les deux pays de leur décision de renouer les relations diplomatiques.

Les études et les sondages montrent un soutien majoritaire à la normalisation des liens entre les deux pays et à la levée du blocus, et ce pour la première fois dans l’Histoire.

Fait sans précédent, 74,4% des Cubano-américains résidant dans le comté de Miami Dade, dans le sud de l’État de la Floride, ont estimé que le blocus n’a pas fonctionné « du tout » ou « pas très bien », tandis que 54,3% se sont prononcés pour sa levée, selon le dernier sondage de l’Université internationale de Floride.

D’après les plus jeunes et ceux arrivés récemment, formés pour la plupart dans les conditions difficiles de la Période spéciale (la grave crise économique des années 90 provoquée par l’effondrement de l’Union soviétique et des pays socialistes d’Europe), sont les plus convaincus de l’échec du blocus et plaident pour une amélioration des relations entre les deux pays.

Par exemple, 93% des ressortissants cubains arrivés aux États-Unis après 1995 et 87% de ceux âgés entre 18 et 38 ans se prononcent pour la levée de toutes les restrictions de voyages vers leur pays natal.

En 2013, Cuba a procédé à des changements ambitieux dans sa politique migratoire afin d’assouplir les formalités de voyage, et en adoptant des mécanismes garantissant la circulation ordonnée et sûre des migrants.

En revanche, les États-Unis persistent à s’accrocher à des lois et à des politiques héritées de l’époque de la Guerre froide.