ORGANE OFFICIEL DU COMITÉ CENTRAL DU PARTI COMMUNISTE CUBAIN
En dépit des taux migratoires en direction du Nord, nous assistons également depuis quelques années à une migration Sud-Sud, qui dans le cas de l’Afrique avec plusieurs routes vers les Amériques. Photo: EL OBSERVATORIO MUNDIAL

ON lui demande : « Vous oubliez quelque chose ? ». Et l’émigrant de répondre : « J’aimerais bien ! », dans le conte le plus court du monde. Ces propos suffisent à traduire l’esprit des migrations, un phénomène de portée mondiale qui, selon les titres en rouge, a coûté la vie à au moins 18 500 personnes au cours des trois dernières années. Rien qu’au terme de 2016, les statistiques de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) font état de 7 495 victimes. Et 40,5% des décès enregistrés ces trois dernières années ont eu lieu en 2016, une année marquée par une succession de vagues migratoires en provenance d’Afrique, entre autres.

Un rapport de l’Agence européenne de garde-côtes et garde-frontières (Frontex) signale que le nombre total de migrants arrivés en Europe par mer en 2016 a diminué de deux tiers par rapport à l’année précédente, lorsque plus d’un million de migrants ont débarqué dans l’Union européenne (UE). Il s’agit d’une des destinations les plus prisées par les citoyens du reste des continents et des régions, notamment par les Africains, les Asiatiques et les habitants du Moyen Orient en raison de sa proximité géographique.

Cependant, au-delà la baisse du flux migratoire, cette stabilisation de 364 000 migrants en direction de l’Europe en 2016 est à mettre au compte du renforcement des contrôles des frontières, ainsi qu’aux accords intercontinentaux conclus pour éviter l’entrée des migrants. Elle n’est pas le fruit d’un travail conjoint avec les organismes internationaux pour agir directement sur les causes d’un phénomène qui apparaît désormais comme un problème pour la stabilité nationale des pays récepteurs.

La question qu’il faudra se poser, c’est comment atténuer dans les pays africains émetteurs les situations adverses qui incitent des milliers de personnes à tenter l’aventure, et non pas comment contenir les taux migratoires internationaux. Car on a l’habitude de répondre à cette dernière question par des mesures rétrogrades, comme par exemple l’annonce, aux États-Unis, de l’éventuelle construction d’un mur pour mettre un terme à l’immigration illégale. Une mesure semblable a été adoptée par le gouvernement hongrois, qui au mois d’octobre dernier a annoncé l’édification d’un mur anti-immigration de haute technologie le long de sa frontière sud, ce qui contribuerait peut-être à contrôler la « fièvre migratoire » mais ne permettrait nullement d’attaquer le mal dans sa racine.

Même si ce mur absurde relève encore du domaine des dangereuses utopies, la réalité c’est que nombre de migrants, à présent jouissant d’un statut de réfugiés, sont en train de mourir en Grèce et dans d’autres pays d’Europe en raison de la vague de froid polaire qui a failli coûter la vie à 19 migrants en Bavière. Dans ces cas-là, au statut de réfugié s’ensuit celui de cadavre. Selon le même rapport de l’OIM, la plupart des décès et des disparitions de cette dernière année ont eu lieu dans la mer Méditerranée, « voie utilisée chaque jour par des milliers de personnes qui tentent de gagner l’Europe pour échapper à la violence et à la pauvreté au Moyen Orient, en Afrique du Nord ou dans certains régions d’Asie ». L’Afrique du Nord a été qualifiée cette année de la région la plus meurtrière pour les candidats à l’émigration, le trajet entre l'Afrique du Nord et l'Italie et la Grèce, à travers le cœur de la Méditerranée, étant devenu le voyage le plus dangereux pour les migrants.

Même si les chiffres sont alarmants à bien des égards, la véritable alarme se déclenche lorsque l’on pense aux cadavres non identifiés, disparus en mer ou ailleurs. La logique humaine indispensable veut que partir à l’étranger soit une décision personnelle comportant des droits et des devoirs. Cependant, les lois et les politiques internationales ont tendance à criminaliser ce droit, exercé pour des buts et des raisons divers.

Le directeur général de l’OIM –une agence appartenant au système des Nations Unies –, William Lacy Swing, a déclaré dans un communiqué : « Il ne suffit pas de compter ceux qui arrivent ou ceux qui ont été portés disparus ou se sont noyés cette année. Il faut agir. La migration doit être légale, sécurisée et sûre, aussi bien pour les migrants que pour les pays qui les accueillent. »

Et il a appelé à apporter des solutions intégrales à ce phénomène à partir du respect des droits humains et en agissant sur les racines du mal.

Cependant, les discours récurrents et les engagements répétés ont fini par perdre leur crédibilité et l’effet souhaité, et ont engendré un cercle vicieux, de sorte que le phénomène de la migration est souvent abordé de manière superficielle. Affirmer que les crises économiques et politiques, les guerres, les famines, les catastrophes naturelles et le sous-développement déplacent les flux de populations hors des frontières est une vérité désormais trop évidente et, par conséquent insuffisante pour traiter le sujet dans son ensemble. Mais, derrière ces causes générales, il y a la configuration géopolitique contemporaine, qui a de profondes racines dans les pillages du colonialisme et du néocolonialisme.

Aujourd’hui, les puissances européennes, anciennes métropoles des pays d’Afrique ferment leurs portes aux émigrés de leurs anciennes colonies, comme si ces tentatives quasi-suicidaires pour « entrer » n’étaient pas dues, dans une large mesure, aux pillages dont ce continent a fait l’objet et à l’impasse dans laquelle se trouvent les économies dysfonctionnelles de cette région, aux grandes inégalités dans la distribution des richesses ou, ce qui revient au même, à l’existence d’élites politiques de plus en plus riches construites sur l’appauvrissement du reste des populations.

Il s’agit-là de propos certes maintes fois répétés, mais les spécialistes continuent d’affirmer que rien n’arrêtera la migration tant que le sous-développement et la pauvreté seront des traits caractéristiques des pays du Sud, et tant qu’on continuera de leur imposer des politiques économiques néolibérales et que l’ordre économique international restera immuable.

Cependant, contrairement à ce que certains préjugés laisseraient supposer, le substrat migratoire africain permet de briser certains mythes : en dépit des taux migratoires en direction du Nord, nous assistons également depuis quelques années à une migration Sud-Sud, qui dans le cas de l’Afrique, a ouvert plusieurs routes vers les Amériques.

Il est également significatif que la plupart des migrants ne traversent pas les frontières pour se construire un destin hors de l’Afrique, mais pour améliorer leurs conditions de vie dans des pays de la région plus avancés comme l’Angola et l’Afrique du Sud. Par ailleurs, « il a été prouvé que ce ne sont pas les pauvres qui émigrent, mais les plus fortunés », selon une analyse consignée dans l’ouvrage L’Afrique en mouvement. Les migrations internes et externes, de Mbuyi Kabunda et Godwin O. Ikwuytum.

Ce paradoxe nous amène à nous interroger sur l’efficacité des aides apportées par les organismes internationaux au continent noir meurtri, si elles ne sont pas transformées en sources de croissance et sans une distribution efficace des ressources car, en fin de compte, les richesses partent à l’étranger. Il ne s’agit pas d’associer directement et exclusivement les migrations au sous-développement, mais d’analyser le binôme sous-développement-développement et son impact sur le déplacement de milliers de personnes hors de leurs foyers.