ORGANE OFFICIEL DU COMITÉ CENTRAL DU PARTI COMMUNISTE CUBAIN
Photo : Œuvre de Michel Moro 

Il y a une quinzaine d'années, le philosophe hispano-marocain Juan Domingo Sanchez Estop, plus connu dans le monde de l'édition sous le nom de John Brown, publiait un essai intitulé La domination libérale, dans lequel il explorait les multiples façons dont le libéralisme se constitue en dispositif de pouvoir.

Parmi les réflexions les plus intéressantes et les plus controversées figurait celle concernant le discours sur les droits humains. Sanchez Estop rappelait alors la vague de violence déclenchée par les États-Unis et l'Europe contre le monde arabe à la suite des attentats du 11 septembre 2001.

Les atrocités commises au nom des droits de l'Homme – torture, exécutions extrajudiciaires, bombardements, invasions militaires de pays souverains – n'apparaissaient pas comme des faits isolés ou des exceptions, mais faisaient partie de la norme et, pour que cela soit compris dans tous les coins de la planète, une impressionnante production symbolique fut lancée, ce qui avait déjà été le cas durant la Guerre froide.

Cela commença par des discours qui envahirent la presse dominante, puis vinrent des productions cinématographiques (y compris des films pour enfants) et littéraires qui, plutôt que de justifier ce qui se passait, le normalisaient, à coups de propos xénophobes et racistes.

Lorsque, au nom des droits de l'Homme, on assassine et on torture en masse, écrivait le philosophe, il est temps de se rappeler que cette idéologie – celle des droits de l'Homme – n'est pas l'ennemie de la barbarie dans le monde actuel, mais le revers de la même médaille.

Ce qui se passe en Palestine depuis près de 80 ans, avec l'aggravation terrifiante de la situation par l'État sioniste, intervenant et colonialiste d'Israël depuis 2023, est un exemple vivant, probablement le plus médiatisé, de la façon dont la brutalité libérale s'exerce au nom des principes libéraux.

En vertu du droit à l'autodétermination et à la souveraineté, on usurpe constamment la terre et on nie le droit à la nation ; au nom de la liberté de croyance, on ségrégue les autres religions ; au nom de la dissidence sexuelle, on assassine les dissidents sexuels – cherchez sous les décombres à Gaza – ; au nom du droit à la vie, on affirme clairement que certaines vies ont plus de valeur que d'autres.

La Palestine, comme nous l'avons déjà dit, est l'exemple le plus médiatisé, mais le monde « libre » est rempli de cas similaires à différentes échelles.

Pensez à la façon dont la plupart des peuples autochtones se voient constamment refuser le droit à l'autodétermination, à la mémoire, à une éducation qui leur rende leur dignité et explique, entre autres choses, jusqu'au droit à leur propre existence.

Pensez aux nombreux mécanismes, et pas seulement économiques, qui sont mis en place dans la plupart des sociétés pour que les citoyens de « première catégorie » ne côtoient jamais ceux de « deuxième » ou de « troisième » catégorie, ni à la maternelle, ni à l'école, ni dans les lieux où l'on vit, où l'on fait ses achats, ni dans l'équipe de football que l'on soutient, ni dans les tribunes.

Il y a quelques mois, le militant et intellectuel sud-américain Néstor Kohan a eu la bonne idée de rappeler le révolutionnaire et philosophe cubain Fernando Martinez Heredia, décédé en 2017.

Fernando disait, a précisé Néstor, que dans de nombreux pays, on parle aujourd'hui avec beaucoup de hauteur de démocratie et de droits humains, mais qu'on le fait après – et sur la base – de dictatures qui ont assassiné, en quelques années, les meilleurs esprits et les plus brillants qui s'étaient proposés de construire un monde différent. En d'autres termes, on ne parle de liberté, de démocratie et de droits humains seulement lorsqu'une conception très spécifique de la liberté, de la démocratie et des droits humains n'est pas menacée.

Dans un monde fait de tels pièges et de contradictions, d'opportunisme et de violence, Cuba a ses eaux territoriales. Il nous appartient, et cela nous empêche de dormir, non seulement de comprendre ces pièges et ces contradictions, ces opportunismes et cette violence, mais aussi d'être, dans notre pratique quotidienne et notre horizon, plus humains – véritablement humains – ; avec plus de justesse, de plénitude, d’efficacité et douloureusement humains.