
Soixante ans après la Première Conférence tricontinentale, qui avait réuni à La Havane des dirigeants et des représentants de mouvements sociaux et politiques d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine avec pour objectif la construction d’un espace commun d’intégration face au colonialisme, au néocolonialisme et à toutes les formes d’oppression impérialiste, le monde est en train de vivre « une époque de recolonisation ».
Giulia Dickmans, chercheuse à l’École doctorale d’Histoire intellectuelle globale de la Freie Universität de Berlin, a livré récemment cette analyse lors du Congrès international À 60 ans de la Tricontinentale : contexte, impact, héritage et avenir.
« En 1966, lorsque les délégués se sont rencontrés pour la première fois ici à Cuba, il y avait beaucoup d’espoir quant à l’avenir. On pensait que tout allait s’améliorer. La décolonisation était un fait que l’on ne pouvait pas arrêter », a observé la chercheuse.
« Après six décennies, nous sommes en train d’inverser ce processus : nous revenons à une colonisation par les grandes puissances, non seulement physique ou militaire, mais aussi culturelle et intellectuelle, de la pensée, et évidemment avec les nouvelles technologies et les réseaux sociaux, tout cela se déforme et s’amplifie énormément. »
Dans un monde désormais multipolaire, les États‑Unis tentent de « remodeler cette nouvelle configuration mondiale, dont ils ne sont pas satisfaits. Constatant que le néocolonialisme passif ne leur apporte pas les résultats escomptés, comme il le faisait jusqu’à présent, ils ont opté pour la recolonisation », souligne Dickmans. L’empire est « en train de chercher à se remilitariser, multipliant les démonstrations de force, faute de pouvoir s’appuyer sur la politique diplomatique.
Elle ajoute : « Nous nous retrouvons avec les mêmes questions et les mêmes peurs, mais aussi avec des espoirs et des désirs similaires à ceux des participants de la Première Tricontinentale. »
Dans ce contexte, « la question palestinienne démontre que les nouvelles générations refusent d’accepter la progression de l’impérialisme, et croient réellement à l’autodétermination des peuples et à la souveraineté », a-t-elle affirmé, ce qui révèle combien l’équilibre instauré après la Seconde Guerre mondiale est aujourd’hui profondément fragilisé.
Aussi, est-il essentiel d’organiser des événements de ce type, qui offrent aux participants l’occasion de s’écouter, de dialoguer, de se rencontrer et d’échanger des opinions. Autant de pratiques qui, dans la rapidité du quotidien et avec les formes de communication impersonnelles que nous utilisons, tendent à se perdre. »
Ces journées à La Havane ont eu « une portée significative », car elles ont permis aux participants de s’approprier les problèmes vécus par des peuples éloignés, en les ressentant comme les leurs », a-t-elle conclu.






