ORGANE OFFICIEL DU COMITÉ CENTRAL DU PARTI COMMUNISTE CUBAIN
Photo : Illustration : Michel Moro

Le monde s’est réveillé en cette fin de semaine dernière avec la nouvelle de l’« Opération Fureur Épique ». Un nom aussi pompeux que vide, incapable de dissimuler la brutalité des faits : des bombes sur Téhéran, des centaines de morts et de nombreux bâtiments civils détruits. Mais comment en arrive-t-on là ?

Ce qui s’est produit, loin d’être un accès de colère, a reposé, essentiellement, sur une opération beaucoup plus silencieuse et, à sa manière, aussi efficace que n’importe quel bombardement : une opération médiatique.

Aux États-Unis, la machine de propagande ne s’arrête jamais. Elle n’en a pas besoin. Pendant des mois, les grands médias occidentaux ont agi comme l’avant-garde du Pentagone. Ils ont déployé ce que certains analystes appellent une « distorsion perceptuelle » : présenter chaque mouvement défensif de l’Iran comme une menace offensive, ignorer les contextes historiques et saturer l’espace informatif avec la rengaine selon laquelle le programme nucléaire iranien constitue un danger existentiel pour le monde.

Dans le discours de ces médias, pour les agresseurs, on utilise des verbes comme « bombarder » ou « attaquer », associés à des actions tactiques, précises et donc susceptibles de justification stratégique. On mentionne les « objectifs militaires » afin de renforcer l’idée d’une guerre propre, rationnelle. Tandis que, quand il s’agit de la réponse des agressés, on emploie des expressions comme « lancer une vague » ou « pluie de missiles », qui évoquent une violence incontrôlée, la barbarie et une menace existentielle.

On omet systématiquement que ces missiles frappent aussi des installations militaires ou de renseignement, ce qui amène le lecteur à conclure que l’attaque iranienne fut aveugle et dirigée contre des civils. Cette asymétrie se transforme en une inversion morale : l’agresseur (celui qui bombarde en premier) est présenté comme un acteur rationnel et défensif, tandis que celui qui répond est montré comme une bête irrationnelle.

Les médias occidentaux ont perfectionné la technique consistant à déshumaniser l’ennemi par le biais d’étiquettes qui le vident de toute complexité. Les alliés régionaux de l’Iran sont systématiquement qualifiés de « proxies » (marionnettes), niant leur nature de mouvements enracinés socialement et porteurs d’agendas politiques propres. Le Corps des Gardiens de la Révolution est décrit comme une « structure de pouvoir parasitaire ». Le but est de présenter l’Iran non comme un État-nation avec des intérêts légitimes, mais comme une « tête d’hydre » qu’il faudrait trancher pour que la région retrouve la normalité.

Et c’est là que réside le piège. Le journalisme sérieux explique ; la propagande, en revanche, étiquette. En répétant à l’infini qu’il s’agit d’un « régime terroriste » ou d’une « théocratie malveillante », on déshumanise une nation de 85 millions d’habitants. On efface d’un trait sa poésie, son cinéma, son histoire millénaire et, surtout, on justifie par avance tout crime commis contre elle.

La machinerie ne fonctionne pas seulement dans les médias, mais aussi dans les centres de recherche et les revues universitaires comme Foreign Affairs, où l’on produit des analyses qui, sous couvert d’objectivité, préparent le terrain à l’intervention. Les protestations internes en Iran sont présentées comme la preuve d’un « effondrement imminent », sans mentionner le rôle des puissances extérieures dans le financement et l’organisation de l’agitation. Le gouvernement iranien est décrit comme « dépourvu de légitimité », alors même que l’on ignore qu’il a survécu à des décennies de sanctions, de guerre et d’ingérence, ce qui démontre précisément une résilience institutionnelle remarquable.

L’histoire, obstinée, a tendance à se répéter, d’abord comme une farce, puis comme une tragédie. Ceux qui ont vécu les années 2000 se souviennent de la manière dont les mêmes méthodes –faux rapports, « armes de destruction massive » inexistantes et une presse complice – ont ouvert la voie à l’invasion de l’Irak. Une guerre qui s’est soldée par un million de morts et un pays détruit. Personne n’a payé pour les gros titres mensongers. Personne n’a demandé pardon. Et nous voilà, avec le même scénario recyclé, prêts pour la prochaine représentation.

Il n’y a pas pire aveugle que celui qui refuse de voir ; ainsi, lorsque les bombardements ont été ordonnés, la récolte était déjà semée. Quelques jours auparavant, l’empire parlait de missiles iraniens capables d’atteindre les États-Unis, une affirmation démentie y compris par des analystes occidentaux, mais utile pour ce qui comptait vraiment : préparer l’opinion publique, notamment sa base la plus fidèle, à ce qui allait arriver.

La stratégie est perverse, mais simple : créer un monstre dans la fiction pour ensuite vendre la solution par les faits. On amplifie les erreurs de l’Iran, on tait les provocations d’Israël et on établit une hiérarchie de la douleur où les victimes de « l’autre » ne sont que des chiffres, tandis que les « nôtres » méritent biographies et condoléances officielles.

Tout ce dispositif narratif porte un nom : guerre psychologique. L’objectif est clair : démoraliser la population iranienne en lui faisant croire que son isolement est total et que son destin est l’effondrement. Désinformer l’opinion publique occidentale pour qu’elle accepte comme nécessaires des mesures qui, autrement, seraient rejetées. Préparer le terrain à l’action militaire en construisant un consensus autour de l’idée qu’« il n’y a pas d’autre option » que celle d’attaquer.

À Cuba, nous connaissons cela. La différence, c’est que nous avons appris à lire entre les lignes, à chercher la vérité à contre-courant des grands monopoles. Nous savons que lorsque les grands médias commencent à répéter en cœur la même rengaine, quelqu’un est en train d’aiguiser les couteaux.

Aujourd’hui, la cible choisie, c’est l’Iran. Demain, quel pays sera désigné pour être déshumanisé à la une des grands journaux ? L’encre qui prépare la poudre ne distingue pas les peuples, elle ne fait qu’obéir.