
Le 24 septembre 1992, le Congrès des États-Unis a officiellement approuvé la loi dite Torricelli, nom sous lequel est connue la mal nommée Loi pour la démocratie à Cuba.
Cette législation, qui porte le nom du député démocrate du New Jersey, Robert Torricelli, a marqué le passage du blocus économique contre Cuba – en vigueur depuis trois décennies – d’un cadre bilatéral à un étau à l’échelle mondiale. Ses principales dispositions étaient simples et redoutables : elle interdisait aux filiales d’entreprises étasuniennes établies dans des pays tiers d’effectuer toute transaction commerciale avec l’Île et stipulait que tout navire ayant fait escale dans un port cubain ne pourrait pas accoster dans un port étasunien pendant les 180 jours suivants.
La loi fut finalement signée par le président de l’époque, George Bush, le 23 octobre de la même année. Le moment de sa signature est révélateur : en pleine effervescence de la campagne présidentielle aux États-Unis, Bush avait désespérément besoin du soutien de l’électorat cubano-américain de Floride, et Torricelli lui-même avait vu dans ce calcul politique une perspective pour son avenir.
Cependant, pour comprendre le poids de cette loi, il faut revenir au moment historique où elle vit le jour.
En 1991, l’Union soviétique fut dissoute. En 1992, Cuba perdit environ 85 % de ses partenaires commerciaux du Conseil d’assistance économique mutuelle (CAEM), les importations de pétrole s’effondrèrent, les usines s’arrêtèrent, la nourriture se fit rare et toute l’Île fut plongée dans ce que l’on appela la « période spéciale en temps de paix ».
Le calcul stratégique de Washington était clair : le système socialiste de cette Île indépendante des Caraïbes était une bougie sur le point de s’éteindre et il ne lui manquait plus que de lui donner « le dernier coup de pouce ». La loi Torricelli fut le levier avec lequel on prétendit soulever le couvercle du cercueil, mais ses prétentions se soldèrent par un échec. L’administration de George Bush père, en pleine campagne électorale et soucieuse de s’assurer le vote cubano-américain de Floride, misa sur le fait que l’effondrement du camp socialiste européen suffirait à briser la volonté des Cubains.
Ce qu’elle n’a pas compris – une fois de plus – c’est la nature de la résistance à laquelle elle était confrontée. Washington a cru que cette situation de pénurie extrême, aggravée par la loi qui venait d’être adoptée, serait le coup de grâce. Mais elle s’est trompée.
Ce que les États-Unis n’ont pas su percevoir, c’est la capacité d’organisation et de sacrifice d’une société qui, loin de se fracturer, s’est mobilisée depuis la base. En 1993, alors que la crise atteignait son paroxysme, les parlements ouvriers convoquèrent des dizaines de milliers de réunions dans tout le pays pendant une période de 45 jours.
La Fédération des femmes cubaines, l’Association nationale des petits agriculteurs, les organisations de jeunesse et les organisations universitaires se réunirent pour discuter de la manière de surmonter la situation, de réorganiser la production et de répartir le peu de ressources disponibles. : Une réponse collective à l’effondrement social annoncé par l’empire.
La loi Torricelli ne parvint pas non plus à atteindre son objectif d’isoler Cuba du reste du monde. Bien que les dommages aient été réels et durables – l’industrie papetière cubaine, par exemple, disparut presque complètement lorsque l’approvisionnement britannique en kaolin fut interrompu du jour au lendemain, et il fallut se procurer de l’insuline en Europe à des prix beaucoup plus élevés, car la filiale canadienne d’Eli Lilly ne pouvait plus en vendre à l’Île –, Cuba trouva des voies alternatives, de nouveaux marchés et des formes d’adaptation que Washington n’avait pas prévues.
En 1994, l’économie avait cessé de reculer ; en 1996, le PIB progressait de 7,8 %, et le tourisme devenait un moteur inattendu.
Le pays que la Maison-Blanche imaginait au bord de la reddition fit preuve d’un héroïsme et d’une ténacité qui déconcertèrent ses stratèges. La loi qui devait soumettre un peuple révéla, au contraire, la profondeur de sa résilience. Et tandis qu’aux Nations unies les condamnations du blocus s’accumulaient année après année – depuis 1992 jusqu’à aujourd’hui, avec une majorité écrasante –, dans la Grande Île des Antilles, la vie continuait, confirmant que le « dernier coup de pouce » que Washington pensait avoir donné en 1992 ne fut pas la fin, mais le début d’une nouvelle étape de résistance.
Cependant, les condamnations de la loi Torricelli n’ont pas pu inverser la réalité. Le modèle mis en place par cette loi sinistre fut renforcé et systématisé quatre ans plus tard par la loi Helms-Burton, qui fit passer le blocus du niveau du décret présidentiel à celui d’une loi fédérale difficilement révocable. Une chaîne qui s’étend de ce 24 septembre 1992 jusqu’à aujourd’hui trouve son premier maillon dans ce vote d’automne à Washington.
Ce qui est certain, c’est que depuis que la loi Torricelli a ouvert la boîte de Pandore des sanctions extraterritoriales en 1992, l’étau de Washington sur La Havane ne s’est jamais véritablement desserré.
De son côté, la loi Helms-Burton a inscrit le blocus dans la législation fédérale, a retiré au président le pouvoir de le lever de sa seule initiative et poussé l’« application extraterritoriale » à un nouveau degré, en permettant aux tribunaux étasuniens de poursuivre en justice des entreprises étrangères ayant des intérêts dans des biens nationalisés à Cuba.
Au cours des décennies suivantes, la liste des sanctions n’a cessé de s’allonger : en 2004, le gouvernement Bush a encore restreint les transferts d’argent et les voyages de visite ; en 2017, sous la présidence de Trump, le titre III de la loi Helms-Burton a été réactivé unilatéralement, il a été interdit aux citoyens étasuniens de commercer avec des entreprises liées aux Forces armées cubaines, le service des visas du consulat des États-Unis à La Havane a été fermé et les vols ainsi que les croisières ont été restreints.
Il convient de souligner que, durant son premier mandat, Trump a accumulé 243 mesures coercitives unilatérales contre Cuba. Dès son second mandat, le rythme s’est encore accéléré : entre janvier et juin 2025, Washington a adopté en à peine six mois des dizaines de nouvelles mesures, parmi lesquelles la réinscription de Cuba sur la liste des pays soutenant le terrorisme, le rétablissement des listes d’entités faisant l’objet de restrictions, la suspension des négociations migratoires, l’interdiction des vols étasuniens vers toutes les villes cubaines à l’exception de La Havane et des restrictions de visa visant les personnes participant à des projets de coopération médicale cubaine.
Le nouveau décret présidentiel du 1er mai 2026 est allé encore plus loin : il a instauré, fait sans précédent, le gel des avoirs d’entités de pays tiers ayant des liens commerciaux avec Cuba, sans notification préalable, et a interdit pour la première fois tout don humanitaire de la part de citoyens étasuniens à Cuba.
De la loi Torricelli aux décrets présidentiels les plus récents, Washington a perfectionné l’art de l’asphyxie sans modifier d’un iota son objectif : soumettre Cuba. Et pourtant, nous sommes toujours là. L’Île tient toujours debout, obstinément dressée sous leur nez, sans demander la permission ni s’abaisser à devenir son arrière-cour. Parce qu’il existe des peuples qui ne cèdent pas, et des dignités qui n’ont de place dans aucun calcul stratégique.






