ORGANE OFFICIEL DU COMITÉ CENTRAL DU PARTI COMMUNISTE CUBAIN
Photo: Russia Today

EN 1783, les États-Unis d'Amérique occupaient une superficie de 2 308 845 kilomètres carrés, et en 1845 leur territoire s’étendait sur 12 106 783. Soit plus de 9 millions de kilomètres carrés en moins de 70 ans.

La soif de nouveaux territoires de la république naissante, qui en quelques années allait s’ériger en un empire capable de défier les grandes puissances de l'époque, s’accompagna d'un sentiment messianique profondément ancré. Sa vision de terre promise, élue par Dieu, comprenait la domination du continent et l’élargissement de ses frontières à l'infini.

Dans un discours prononcé à Newburyport, dans le Massachusetts, le 4 juillet, John Quincy Adams déclarait que les États-Unis étaient une nation de chrétiens fondée par la Divine providence.

Le révérend Arthur Dimmesdale, protagoniste de La Lettre écarlate, dans son dernier sermon, exalte sa mission de « prédire – à la différence des prophètes d'Israël –, une destinée haute et glorieuse au peuple nouvellement rassemblé du Seigneur »1.

Herman Melville parle de l'Amérique comme d’un « peuple sacerdotal » dans White Jacket, de « l'Israël de notre temps » qui trace une voie neuve dans le Nouveau Monde qui lui appartient de droit, « le reste des pays sera bientôt dans notre sillage »2.

« La civilisation supérieure n’a jamais aimé les régions chaudes. Partout où il neige, on trouve d’ordinaire la liberté civile. Là où poussent les bananes, l’organisme animal, est indolent, développé aux dépens de qualités plus hautes… »3.

LA DESTINÉE MANIFESTE

« Dieu a choisi l'Amérique pour construire ici le siège du paradis terrestre ; c’est pourquoi, la cause de l'Amérique sera toujours juste et aucun mal ne lui sera jamais imputé... Notre mission est de conduire les armées de la lumière dans la direction du futur millénaire4. »

« Dans un avenir prévisible, le monde dépendra davantage des préférences des Étasuniens que de tout autre facteur [...] il sera impossible d'ignorer les souhaits des États-Unis »5, signale Robert D. Kaplan dans son livre An Empire Wilderness:Travels into America's Future (1998).

À Fort Leavenworth, dans l'État du Kansas, il existe une chapelle protestante construite en 1878 qui constitue un symbole de l'expansionnisme yankee. On trouve dans ce lieu de culte des plaques commémoratives portant les noms des soldats tombés dans toutes les guerres auxquelles l'Empire a participé.

Ce complexe militaire conserve les canons français apportés par Thomas Jefferson avant d'acheter la Louisiane à la France. Ce fut le lieu de résidence de George A. Custer, Douglas MacArthur et Dwight D. Eisenhower. Un cimetière voisin, construit sur l'ordre d'Abraham Lincoln, abrite les restes de 19 000 soldats tombés au champ d'honneur, de Little Big Horn à l'Irak et à l'Afghanistan.

Le Fort Leavenworth fut construit en 1827 sous la présidence de John Q. Adams par le colonel Henry Leavenworth, et fut aux avant-postes de la colonisation de l’ouest étasunien, l'endroit d'où partit le premier groupe de colons blancs.

Le Fort Leavenworth fut le lieu d’où partirent les troupes pour livrer la guerre contre le Mexique, où commença la construction du chemin de fer transcontinental et où des centaines d'officiers furent formés pour les « futures guerres ». C’est aujourd’hui l'école de guerre où l’on simule sur ordinateur les actions d'intervention en Europe, Asie, Afrique et Amérique latine.

« Maintenant que la technologie a effacé les distances, Leavenworth est l'avant-poste d'une nouvelle frontière, une frontière mondiale... Le Honduras est plus proche de nous que le Kansas à l'époque de la guerre avec les Indiens... Le Tiers monde est devenu quelque chose comme le Far West. »6

LE FAR WEST AU SUD DU RIO BRAVO

Une fois toutes les guerres d'indépendance de l'Espagne terminées, l'oligarchie naissante formée culturellement dans l'adoration des institutions européennes passa de l'anglomanie et la francomanie à la yankeemanie. Les frontières se fermèrent, les peuples s’éloignèrent, cessèrent de communiquer et s’appauvrirent.

L'Amérique latine, balkanisée, fut la proie facile de l'empire naissant. Les puissances anglo-saxonnes, alliées aux oligarchies nationales, appliquèrent la vieille formule romaine « divide et impeta » (diviser pour régner), et l'existence d'une « intelligentsia » nationale dressée et d’un appareil culturel colonisé ouvrit les portes aux nouveaux conquistadors.

L'historien argentin Sergio Ramos affirmait que les étudiants d'Amérique latine devaient apprendre en classe, avant tout, le nombre de fois que les États-Unis avaient débarqué leurs marines au Nicaragua, à Saint-Domingue, à Cuba, en Haïti, à Porto Rico, au Panama, à la Grenade, et comment ils avaient dépossédé le Mexique de plus de la moitié de son territoire, dont le Texas, la Californie, l'Arizona et le Nouveau Mexique.

Avec sa « guerre splendide », le puissant voisin du Nord priva Cuba et Porto Rico de leur indépendance, et en 1903, Roosevelt proclamait avec fierté et arrogance : « J’ai pris le Panama ! »

En 1911, le gouvernement de Washington plaça à la présidence du Nicaragua Adolfo Diaz, un employé de la Luz and Los Angeles Mining Company ; en 1912, les États-Unis occupèrent ce pays avec 2 700 marines, qui y restèrent jusqu'en 1933.

Afin de garantir le pillage d'un pays entier, plongé dans la misère la plus épouvantable – sur cinq enfants, seuls trois atteignaient l'âge adulte – en 1927, 16 navires de guerre yankees patrouillaient sur les côtes du Nicaragua. Il n'est pas surprenant qu’Augusto César Sandino, dit le « général des hommes libres », le patriote et anti-impérialiste nicaraguayen, allait consacrer sa vie au combat pour la souveraineté de son pays, alors bafoué par les dictatures et par l’occupation des États-Unis.

Dictatures militaires, répression, guerre économique, encerclement, interventions, pillages, milliers de morts, douleur et misère… tel est le sort réservé aux Latino-américains au nom de la « destinée manifeste ».

Selon cette même philosophie, une fois disparu le camp socialiste en Europe de l'Est, les frontières de l'empire se sont étendues dans le monde entier, et le monde est devenu leur « terre promise », un territoire à dominer. Mais la planète ne tourne pas dans le sens des désirs hégémoniques des États-Unis. De nouvelles alliances, de nouveaux intérêts se dressent face à leurs prétentions et le monde unipolaire du 21e siècle étendu « aux pieds du pygargue à tête blanche », résiste et rêve d'un monde meilleur.

L'Amérique latine, de l'ouest au sud, est à nouveau envahie par les Custer, les Walker, les aventuriers et les bandits de grand chemin, les banquiers et les flibustiers, désormais armés du pouvoir des grands groupes médiatiques, mais les temps ont changé, après Fidel Castro, Hugo Chavez, Daniel Ortega, Evo Morales, Rafael Correa, Nestor Kirchner, Cristina Fernandez, Lula da Silva et Dilma Rousseff, après avoir vécu la renaissance de Simon Bolivar, Augusto César Sandino et Che Guevara, plus rien ne sera comme avant. Les Bolsonaro, les Temer et les Trump passeront.

L'ennemi des peuples fonde son pouvoir sur la division de la grande nation que représentent l'Amérique latine et les Caraïbes, sur l'ignorance et les préjugés. « C'est l'heure du dénombrement et de la marche unie, et nous devons avancer en carré serré, comme l'argent à la racine des Andes. »7.

C'est le seul moyen de faire face à l'offensive actuelle de restauration de la droite, et de conquérir enfin la Seconde indépendance déjà déclarée.

Notes :

1 N. Hawthorne, The scarlet letter. The World´s Popular Classics, p. 206.

2 Melville. White Jacket. 1850, Modern Library, p. 63, 396.

3 Ralph W. Emerson. Civilization, dans Society and solitude. 1870, vol. VII, p. 25-26.

4 Prédictions puritaines, New Jersey, 1660.

5 Robert D. Kaplan. Viaje al futuro de imperio. La Transformación de Norteamérica en el siglo XXI. Editions B.S.A. Barcelone, Espagne, 1999. p. 13.

6 Idem. p. 22.

7 José Marti, janvier 10, 1891.