
Nous vivons à l’ère de la surinformation, mais, paradoxalement, jamais auparavant nous n’avions été aussi exposés à ce que notre perception de la réalité ne soit façonnée, limitée ou même détournée.
Tous les jours, nous consommons des informations, nous interagissons sur les réseaux sociaux et nous menons des conversations sans être conscients qu’il existe des forces – psychologiques et communicatives – qui agissent comme une lentille déformante.
Nos vies se déroulent dans l’univers numérique : dans ses scénarios nous « conversons », nous achetons, nous étudions, nous marchons, nous voyageons ; dans ses « nuages » nous conservons toutes nos informations personnelles, jusqu’à notre dossier médical ; nous lui confions nos désirs les plus précieux, mais aussi les plus obscurs.
Nous lui consacrons la plus grande partie de la journée et il nous accompagne partout : dans les transports, au bureau, à l’atelier, en classe, sur le canapé, dans le lit, dans la salle de bains. Dans ce monde synthétique, nous pouvons être qui nous voulons et comment nous le voulons : courageux, beaux, intelligents, audacieux. Le collègue timide de l’université se transforme en gigolo, en super-héros, en cosmonaute, en tout ce qu’il souhaite.
Inutile de faire des efforts ou de s'investir pour réussir : le travail, la volonté, nous les laissons aux manipulateurs, à ceux qui fabriquent la réalité narcotique dans laquelle nous nous immergeons et nous nous perdons.
Pour comprendre comment la réalité se construit (et se détruit), il est nécessaire de connaître trois concepts fondamentaux qui opèrent aussi bien dans notre intimité que dans l’espace public : le gaslighting (manipulation mentale), le framing (cadrage de l’information) et l’agenda-setting (définition de l’ordre du jour médiatique).
Ce ne sont pas des termes universitaires isolés ; ce sont les outils avec lesquels, souvent sans le savoir, nous établissons des relations avec le monde, des instruments qui cherchent à éroder la confiance et à créer une sensation d’effondrement imminent, de chaos.
La combinaison des trois est redoutable : si l’agenda-setting décide que certains problèmes n’existent pas, le framing les présente sous un angle qui favorise quelques-uns, et le gaslighting nous amène à douter de la validité de notre propre perception ; ainsi, le citoyen reste piégé dans une caverne numérique dont il est très difficile de s’échapper.
Il est important de souligner que ces techniques n’opèrent pas dans le vide : elles font partie d’une guerre multiforme de caractère non conventionnel qui cherche à démanteler tout exemple réussi de résistance et de souveraineté.
Reconnaître ces mécanismes est le premier pas pour récupérer l’autonomie. Confronter les sources d’information, se méfier des affirmations absolues (« c’est ce que tout le monde pense ») et, surtout, faire confiance à son propre jugement lorsque l’on sent que quelque chose ne colle pas, font aujourd’hui partie des outils de la résistance civique.
Comme nous l’a enseigné Platon, le chemin vers la lumière commence lorsque nous cessons de croire que les ombres sur le mur sont la seule réalité possible.






