
• Le rapport du Département d'État paru le 20 juillet 2026, intitulé « Cuba : capitale de la subversion au xxie siècle », accessible via le site officiel state.gov, accuse Cuba d'encourager « l'extrémisme de gauche » aux États-Unis et d'avoir tissé un réseau d'espionnage et d'influence pour « saper les intérêts étasuniens ».
Tout d'abord, à noter que le texte en question manque de preuves, repose sur un récit idéologique qui recycle des clichés de la Guerre froide et omet systématiquement le contexte d'agression asymétrique que Washington entretient contre l'Île depuis plus de six décennies.
Le document s'articule autour d'une théorie classique du complot : un acteur étatique étranger – Cuba – instrumentalise les mouvements sociaux, universitaires et politiques des États-Unis afin de déstabiliser l'ordre intérieur et de modifier la politique étrangère de ce pays.
Pour ce faire, selon le rapport, La Havane aurait déployé un « réseau d'espionnage et d'influence » qui couvre des organisations légitimes de la gauche étasunienne. Cependant, à y regarder de plus près, il apparaît clairement que le texte ne fournit aucune preuve vérifiable : il ne cite aucune affaire judiciaire en cours, n'identifie aucun agent cubain nommément, ne présente aucune communication interceptée, ni aucun document de renseignement déclassifié permettant de confirmer ces affirmations.
Cette absence de preuves est d'autant plus frappante que le droit et la pratique diplomatiques exigent que des accusations d'une telle gravité – impliquant des violations de souveraineté et une ingérence dans les affaires intérieures – soient étayées par une solide expertise juridique et technique.
Ce que l’on constate dans ce rapport, en revanche, c'est un ensemble d'inférences et une rhétorique de « culpabilité par association » : le simple fait qu'un groupe partage des positions critiques à l'égard du blocus ou entretienne des échanges universitaires avec des institutions cubaines devient automatiquement un indicateur de subordination à une prétendue stratégie de renseignement.
Ce n’est pas la première fois que le Département d’État recourt à cette pratique ; les rapports annuels sur le terrorisme et les droits de l’Homme ont été critiqués par des rapporteurs de l’onu et des organisations telles qu’Amnesty International pour avoir utilisé des standards beaucoup moins stricts lorsqu’il s’agit de pays qui refusent de s'aligner sur la politique étrangère étasunienne.
Dans ce cas précis, le manque de preuves transforme le rapport en un exercice de propagande qui fait davantage appel à la peur qu'à une analyse rationnelle.
L’un des aspects les plus révélateurs du texte est son cadre herméneutique : toute opposition à la politique étrangère des États-Unis envers Cuba est présentée comme illégitime en soi, et toute affinité idéologique avec le projet socialiste cubain est automatiquement codée comme faisant partie d’une « opération de renseignement hostile ». Cette manœuvre discursive a deux conséquences graves.
Premièrement, ce rapport prive les acteurs politiques étasuniens de leur capacité d'action en supposant que les organisations afro-étasuniennes, les syndicats, les collectifs antiracistes, les mouvements pour la justice climatique ou de solidarité n'ont pas pu parvenir à une réflexion critique par eux-mêmes ; le rapport infantilise la société civile et ignore des décennies d'histoire de solidarité internationale.
L’opposition au blocus n’est pas une invention de La Havane : elle a été exprimée par des lauréats du prix Nobel, des leaders religieux, notamment la Conférence des évêques catholiques des États-Unis, de multiples résolutions de l’Assemblée générale des Nations Unies et des éditoriaux dans des médias tels que le New York Times, qui en 2022 a décrit la politique d’embargo comme « un échec obsolète ».
Deuxièmement, nous constatons que ce rapport contribue à un climat de criminalisation des manifestations et de la dissidence qui s'accentue aux États-Unis. L'idée que les critiques intérieures sont orchestrées par un ennemi extérieur remplit une fonction politique précise : détourner l'attention de ses propres échecs et stigmatiser ceux qui réclament le changement.
Historiquement, cette tactique a été utilisée pour justifier la surveillance et la répression de mouvements légitimes, du maccarthysme à la criminalisation du mouvement Black Lives Matter à travers des récits infondés d’« infiltration étrangère ».
L’ OMISSION STRUCTURELLE : L'HISTOIRE DU CONFLIT ASYMÉTRIQUE ET DE L'AGRESSION ÉTASUNIENNE
Le défaut le plus grave de ce rapport réside peut-être dans ce qu'il omet délibérément. Les lecteurs qui ne connaissent pas l'histoire bilatérale ne trouveront aucune mention des faits suivants, pourtant bien documentés :
Le blocus économique, commercial et financier, imposé formellement en 1962 et renforcé par des lois telles que la Loi Torricelli (1992) et la Loi Helms-Burton (1996), constitue la pierre angulaire d'une politique d'encerclement qui a coûté des milliards de dollars à l'économie cubaine.
Les agressions armées et le terrorisme d'État, les tentatives d'assassinat contre des dirigeants cubains documentés par la commission Church du Sénat, ainsi que la tolérance envers les groupes cubano-américains violents opérant sur le sol des États-Unis pour mener leurs actions contre l’Île font partie intégrante de cette politique.
L'ingérence systématique dans les affaires intérieures de Cuba, via le financement fédéral de programmes de « promotion de la démocratie » qui, sous couvert d'aide, ont servi à fomenter des opérations de déstabilisation, est manifeste.
Toute analyse sérieuse du prétendu « réseau d'influence » cubain doit partir d'un constat réaliste : un petit État, soumis à un blocus et à une campagne de harcèlement permanente, cherchera naturellement à nouer des alliances au sein de la société civile du pays hostile pour rompre son isolement, comme le ferait tout autre État dans une situation similaire.
Cette recherche d'espaces d'influence politique et diplomatique – par le biais de contacts avec des membres du Congrès, de voyages de solidarité, d'échanges universitaires ou de brigades médicales – relève de l'exercice légitime de la diplomatie publique, et non de l'espionnage.
Confondre ces deux sphères est une erreur d'interprétation qui trouve son origine dans une omission totale et grossière du contexte du blocus.
LA DÉGRADATION DU DISCOURS POLITIQUE ET LA RÉSURGENCE D'UN « MACCARTISME MODERNE »
Le rapport en question n'est pas un cas isolé, mais plutôt le symptôme d'une évolution plus large de la politique étasunienne. Ces dernières années, une pratique de gouvernance s'est enracinée, consistant à désigner un ennemi extérieur responsable de toutes les tensions internes.
Ce document construit un récit où Cuba est présentée comme la « capitale de la subversion du xxie siècle », une hyperbole qui contraste fortement avec la réalité d'une Île qui peine à faire face aux conséquences du renforcement du blocus qui lui est imposé.
Le déséquilibre des pouvoirs est si flagrant que l'image d'une Cuba contrôlant à distance les pensées et les actions des militants américainsétasuniens ne peut être interprétée que comme une projection paranoïaque ou un écran de fumée visant à justifier le maintien d'une politique vouée à l'échec.
D'un point de vue d'analyse politique, ce rapport dégrade les fondements mêmes de l'argumentation en politique étrangère, substituant à la recherche factuelle la construction de « récits de menaces », une tactique typique de la propagande.
Le document emploie une rhétorique grandiloquente – « atteinte aux intérêts étasuniens », « capitale de la subversion » – qui rappelle la machinerie discursive ayant précédé la guerre d'Irak, pays envahi sous prétexte d’armes de destruction massive qui n'ont jamais existé.
Ainsi, ce rapport du Département d'État doit être perçu avant tout comme un exercice de communication : il ne vise ni à décrire la réalité ni à informer le Congrès avec honnêteté, mais plutôt à légitimer une politique hostile rejetée par la communauté internationale et à instaurer un climat de suspicion envers toute dissidence interne. •






