
La guerre contre Cuba ne constitue pas une somme d'agressions isolées ; il s'agit d'un système que la littérature consacrée au renseignement stratégique conceptualise comme une « équation du chaos » — une opération parfaitement synchronisée, où l'asphyxie économique engendre un mécontentement matériel, tandis que la guerre cognitive se charge d'orienter ce mécontentement vers la cible politique visée.
Nous assistons à la mise en œuvre de la logique opérationnelle d’une guerre non conventionnelle, multiforme — ou « hybride », comme certains spécialistes préfèrent encore l’appeler —, mais qui, eu égard à son caractère aux multiples facettes, dépasse les expériences précédentes.
En 2021, Bruno Rodríguez Parrilla, membre du Bureau politique et ministre des Relations extérieures, révéla qu’un seul compte, localisé en Espagne mais piloté depuis les États-Unis, avait publié plus de mille tweets en deux jours, à raison de cinq retweets par seconde.
On a également documenté récemment le recours à des « fermes à trolls » — c’est-à-dire des utilisateurs coordonnant des dizaines de faux comptes — ainsi que la modification de la géolocalisation pour donner l’impression que les messages provenaient du territoire cubain.
Les « essaims d’IA » — les bots ne sont plus de simples programmes répétant des messages — ont évolué pour devenir des « essaims d’IA qui interagissent, s’adaptent et évoluent afin de créer l’illusion d’un consensus synthétique ».
À cela s'ajoute le fait que l'IA générative permet de créer des vidéos — notamment des « deepfakes » hyperréalistes — dans lesquelles, par exemple, des Cubains, jeunes et âgés, aux voix et visages synthétisés, réclament une intervention des États-Unis à Cuba.
VerificaRTVE a établi que ces vidéos « virales » avaient 99,6 % de chances d'avoir été créées avec Sora 2 (une application qui permet de créer de courtes vidéos très réalistes, générées par IA) , le modèle d'OpenAI. Un autre cas documenté concerne un journal télévisé modifié par IA, qui diffusait de fausses informations sur l'annexion de Cuba par le Mexique.
Dans cette optique, la microsegmentation des audiences permet de concevoir des narratifs spécifiques, destinés par exemple à une femme au foyer à La Havane, à un jeune travailleur du secteur touristique à Varadero ou à un ingénieur à Holguín.
Dans le cadre de la guerre cognitive menée contre Cuba, des modèles de langage avancés (LLM) sont utilisés pour générer, à grande échelle, de la désinformation personnalisée. Au lieu d'un message unique, des milliers de variantes d'un même mensonge sont créées ; le lexique, le ton et l'angle émotionnel sont adaptés de manière à faire écho aux frustrations propres à chaque groupe démographique.
À l'égard d'une femme au foyer à La Havane, la stratégie de désinformation vise à exploiter l'anxiété liée aux pénuries, à l'inflation et au bien-être de la famille ; pour y parvenir, elle adopte un ton familier et proche, centré sur le quotidien du foyer.
Un exemple de message personnalisé serait : « Encore une fois, plus de poulet ni d'huile au magasin ? Ce n'est pas un hasard. Pendant que tu fais des miracles pour nourrir tes enfants, eux gardent le meilleur pour les touristes. Partage ceci avec tes voisines pour qu'elles connaissent la vérité. »
S'adressant ici à un ingénieur, le propos porte sur la frustration professionnelle engendrée par le manque de ressources, la précarité technique et la fuite des talents. Le ton se fait alors plus technique et analytique, en faisant appel à la logique et en soulignant la perte de prestige.
« Tu as un diplôme d'ingénieur, et tu ne peux même pas de réparer le moteur de ta propre voiture, faute de pièces. Le pays part en lambeaux et ceux qui détiennent le savoir s'en vont. Ce n'est pas une question de ressources, mais de priorités. Un système qui ne valorise pas le savoir est condamné à la médiocrité. »
On fait appel au sentiment de frustration d'un jeune travailleur du secteur touristique à Varadero, né du décalage entre la réalité qu'il observe (des touristes fortunés) et son propre salaire. Le ton est plus direct et cynique, évoquant l'absence de perspectives d'avenir.
« Ici, tu t'échines au travail pour 20 dollars par mois, alors que tu vois les étrangers dépenser cette somme en un seul dîner. Et par-dessus le marché, on te dit que c'est "à cause du blocus". En réalité, ton avenir, ils s'en fichent. Jusqu'à quand vas-tu supporter ça ? »
L'objectif n'est pas seulement de convaincre d'un mensonge, mais de semer le doute et d'éroder la confiance envers les institutions ainsi que dans les perceptions mêmes de la population.
Des algorithmes analysant les sentiments sur les réseaux sociaux et dans des forums fermés détectent les pics de fatigue émotionnelle et déclenchent des campagnes d'amplification précisément aux moments de plus grande vulnérabilité. L'IA ne se contente pas d'attaquer ; elle attend le moment opportun pour le faire.
Par ailleurs, l'écart en matière de ressources est écrasant, et ce, au-delà du seul plan technologique. Cuba n'est pas seulement confrontée à une puissance disposant de davantage de moyens financiers et technologiques ; elle fait face à une puissance qui contrôle l'infrastructure sur laquelle se livre la bataille.
Il en résulte une asymétrie qui touche également la géopolitique de la connaissance, car les algorithmes — qui amplifient certains contenus ou, au contraire, les enfouissent — sont la propriété de grandes entreprises étasuniennes. Depuis la Floride, l'Espagne et d'autres lieux, sont diffusées des informations déformées qui exacerbent les problèmes du pays, tandis que les contenus défensifs produits localement sont relégués dans l'oubli par l'algorithme.
LA RÉPONSE CUBAINE : SOUVERAINETÉ TECHNOLOGIQUE ET COGNITIVE
Un petit pays sous blocus ne peut rivaliser en termes de volume de ressources. La stratégie n'est pas symétrique, mais asymétrique dans l'autre sens : elle mise sur des variables qualitatives plutôt que quantitatives.
Lors du 5e Colloque international Patria, l'accent a été mis sur « l'unification des efforts au sein d'une offensive communicationnelle libératrice et axée sur la souveraineté technologique », en promouvant un réseau Sud-Sud d'outils d'IA ainsi que la création de réseaux sociaux souverains.
Il ne s’agit pas de diaboliser les réseaux sociaux, mais d’« apprendre à les utiliser et à les maîtriser à son avantage », car la défense contre la manipulation n’est pas seulement technologique ; elle est cognitive. Un peuple capable de reconnaître un deepfake (un enregistrement vidéo ou audio réalisé ou modifié grâce à l'intelligence artificielle) est moins vulnérable qu’un peuple qui ne le peut pas.
Rien de tout cela ne va de soi : il existe trois tensions bien réelles. L’une d’elles réside dans le décalage entre le discours et les capacités des médias publics cubains, qui manquent de l’infrastructure ainsi que des moyens matériels et humains nécessaires pour faire face à une guerre informationnelle d’une telle ampleur ; la volonté politique est là, mais les ressources, elles, ne sont pas toujours au rendez-vous.
Deuxièmement, le risque d’isolement — la tentation de restreindre l’accès aux plateformes étrangères — est contre-productif. La stratégie la plus judicieuse est celle que Cuba expérimente déjà : une présence sur les réseaux, plutôt qu’une fuite. Troisièmement, il existe un piège : celui de confondre la critique interne avec une « guerre cognitive ». Si la guerre cognitive est une réalité, tout mécontentement n’est pas pour autant fabriqué.
Comment, dès lors, faire face à cette asymétrie ? Sûrement pas en cherchant à égaler les ressources, ce qui est impossible. La solution consiste à déplacer le terrain de la confrontation. La puissance hégémonique l’emporte en termes de volume, de vitesse et de portée algorithmique ; sur ce plan, Cuba ne peut pas gagner. En revanche, elle peut s’imposer par la vérité vérifiable, le contact direct et une crédibilité ancrée à la base.
Un deepfake est démasqué par une vidéo réelle ; une ferme de bots est contrée par de véritables communautés humaines ; à un discours axé sur l'effondrement, on répond en montrant ce qui fonctionne et ce qui ne fonctionne pas.
C'est pourquoi l'asymétrie ne constitue pas seulement un désavantage : la puissance nécessaire pour fabriquer un consensus synthétique grâce à l'IA est une puissance dépourvue de consensus réel. Si quelqu'un a recours à des fermes de bots pour simuler un soutien, c'est précisément parce qu'il ne bénéficie d'aucun soutien spontané. Telle est la contradiction interne de l'agresseur.
L’Île rebelle ne résiste pas parce qu’elle serait invulnérable ; elle résiste parce qu’elle a su transformer l’inégalité des moyens et des ressources en une position morale et en une pratique de la souveraineté : ne pas dépendre des infrastructures de l’adversaire, ne pas croire à ses récits, ne pas se soumettre à sa logique.
Ce n’est pas un mystère, c’est une stratégie — avec ses réussites et ses failles — déployée dans des conditions d’extrême désavantage.
Sources : Institut de communication sociale, Radiohc.cu, La Jornada, Granma.






